A dix heures moins dix exactement, la cinquième compagnie sortit du camp. D’un pas ferme et cadencé qui faisait trembler la terre, défilèrent devant tout le régiment ces cent hommes, plus frais, plus alertes, plus robustes les uns que les autres, la casquette sans visière fièrement campée sur l’oreille droite. Le capitaine Stelkovskiï, un petit homme maigre, en culotte démesurément bouffante, marchait nonchalamment et sans emboîter le pas, à cinq pas du flanc droit de sa compagnie : il clignait joyeusement les yeux et, penchant la tête d’un côté et de l’autre, surveillait l’alignement. Le commandant du bataillon, lieutenant-colonel Lekh, qui, comme tous les officiers, se trouvait depuis le matin dans un état d’extrême surexcitation, se précipita à sa rencontre et lui reprocha violemment son arrivée tardive ; mais Stelkovskiï, tirant froidement sa montre, y jeta un coup d’œil et répliqua sur un ton sec et presque dédaigneux :
— Le rassemblement est commandé pour dix heures. Il est dix heures moins trois. Je n’ai pas le droit d’imposer à mes hommes une fatigue inutile.
— Pas de discussions ! beugla Lekh en retenant son cheval et décrivant un grand geste du bras. Je vous prie de vous taire quand un supérieur vous fait une observation dans le service.
Mais, sachant fort bien qu’il était dans son tort, il n’insista pas, tourna bride, et fondit sur la huitième compagnie où les officiers vérifiaient le chargement des sacs.
— Qu’est-ce que c’est encore que cela ? Un bazar ? Une boutique ? A-t-on jamais vu nourrir les chiens quand on part en chasse ? Pourquoi n’y avoir pas songé plus tôt ? Sacs au dos !!
A dix heures un quart, on commença l’alignement des compagnies. Ce fut une besogne difficile, longue et minutieuse. On tendit d’un jalonneur à l’autre de longues cordes fixées en terre par des piquets. Chaque soldat du premier rang devait toucher cette corde de la pointe du pied avec une précision mathématique ; c’est en cela que consistait le chic particulier de la manœuvre. Mais ce n’était pas tout : on exigeait que l’écartement entre les deux pieds fût suffisant pour pouvoir placer une crosse de fusil et que tous les soldats eussent la même inclinaison de corps. Les commandants de compagnies se mettaient en colère et criaient : « Ivanov, le corps en avant ! Bourtchenko, avance l’épaule droite ! La pointe du pied gauche en arrière ! Encore !… »
Le colonel arriva à dix heures et demie. Il montait un énorme et superbe hongre balzan pommelé. Le colonel Choulgovitch avait à cheval une prestance imposante, presque majestueuse ; il se tenait bien solide en selle, quoique un peu à la manière des officiers d’infanterie, les étriers trop courts. Il salua crânement le régiment avec une ardeur gaie et enjouée :
— Bonjour, mes b-e-a-u-x !
Romachov, songeant à sa quatrième section et en particulier au malingre Khliebnikov, ne put retenir un sourire. « Beaux hommes, en effet ! »
Au son de la musique du régiment, on présenta les drapeaux. Et l’attente fatigante commença. Très loin, jusqu’à la gare même où devait débarquer le général commandant le corps d’armée, s’échelonnait une chaîne de signaleurs chargés d’annoncer l’arrivée des autorités. Il y eut plusieurs fausses alertes. Piquets et cordeaux étaient rapidement enlevés ; les hommes s’alignaient encore une fois, se redressaient et ne bougeaient plus, quelques pénibles instants s’écoulaient, puis on permettait le repos en recommandant de ne pas bouger les pieds. Devant le front des troupes à quelque trois cents pas, les robes, les chapeaux et les ombrelles des femmes d’officiers venues pour voir la revue, faisaient des taches vives et bigarrées. Romachov savait fort bien que Chourotchka ne se trouvait pas parmi cette foule claire et endimanchée, mais, chaque fois qu’il regardait de ce côté, un doux émoi lui poignait le cœur ; un trouble bizarre, incompréhensible le contraignait à respirer plus fréquemment. Subitement, un cri bref et craintif : « Le voilà ! Le voilà ! » courut d’un bout à l’autre de la ligne. Tout le monde comprit que le moment critique était arrivé. Les soldats, ahuris dès le matin et gagnés par la nervosité générale, s’alignaient d’eux-mêmes avec empressement, s’ajustaient une dernière fois et toussaient d’un air inquiet.