— Garde à vous ! Jalonneurs, à vos places ! commanda Choulgovitch.

En clignant de l’œil vers la droite, Romachov vit à l’extrémité du champ de manœuvre un petit groupe compact de cavaliers s’avancer rapidement vers le front, au milieu de légers nuages de poussière jaunâtre. L’air grave et inspiré, Choulgovitch recula à une distance au moins quatre fois plus grande que celle prescrite par le règlement. Puis, majestueux, relevant sa barbe argentée et fixant un regard imposant et satisfait sur la masse noire immobile de son régiment, il cria d’une voix qui résonna dans toute la plaine :

— Présentez vos…

Il fit une longue pause. Il semblait jouir de son énorme pouvoir sur ces centaines d’hommes et vouloir prolonger le plus longtemps possible cette passagère jouissance. Enfin, prenant son élan, rougissant sous l’effort et les veines du cou gonflées, il brailla de toutes les forces de ses poumons :

— Armes !

Un… deux ! Les mains frappèrent les bretelles des fusils et les culasses mobiles claquèrent contre les plaques des ceinturons, tandis que, sur la droite, retentissaient les accents joyeux d’une marche de bienvenue. Les flûtes et les clarinettes partirent d’un rire enfantin ; les trompettes éclatèrent majestueusement ; les tambours précipitèrent leurs roulements ; impuissants à les suivre, les lourds trombones bougonnaient amicalement de leur belle voix pleine. A la gare une locomotive lança un long sifflement net et aigu qui, se mêlant aux accents solennels des cuivres, détermina un ensemble d’une merveilleuse harmonie. Romachov se crut soudain délicieusement soulevé par une vague de hardiesse et de fierté. L’azur du ciel pâli par l’extrême chaleur, la vacillante lumière dorée du soleil, le vert tendre des champs lointains lui apparurent aussitôt avec une joyeuse lucidité, tout comme s’il ne les avait pas remarqués jusqu’alors, et il se sentit soudain jeune, fort, adroit, fier d’appartenir à cette puissante masse d’hommes immobiles, mystérieusement soudés les uns aux autres par une unique volonté invisible…

Choulgovitch, sabre au clair, s’élança d’un lourd galop à la rencontre du général.

Puis, parmi les accords martiaux de la musique, on entendit la voix paisible et joviale du général :

— Bonjour, la première compagnie !

Les soldats s’appliquaient à répondre avec ensemble et à voix haute. A la gare, la locomotive se remit à siffler, rapidement cette fois, par saccades et comme en colère. Le général saluait chaque compagnie et parcourait au pas le front des troupes. Romachov voyait déjà distinctement son épaisse silhouette, les plis transversaux de son uniforme sur son gros ventre, son visage carré tourné vers les soldats, son petit cheval gris caparaçonné d’une housse élégante à monogrammes rouges, les anneaux en os de sa martingale, et ses petits pieds chaussés de courtes bottes vernies.