— Bonjour, la 6e !
Autour de Romachov les hommes répondirent au salut avec une vigueur exagérée. On eût dit qu’ils se faisaient mal. Le général se tenait à cheval dans une pose nonchalamment assurée, et la bête, les yeux pleins de sang, le cou gracieusement cambré, rongeait son mors, écumait et marchait d’une allure souple et sautillante. « Ses tempes sont grises, ses moustaches noires… il doit se teindre », pensa Romachov.
A travers ses lunettes d’or, le général fixait avec attention ses yeux sombres, jeunes, intelligents et moqueurs sur les soldats hypnotisés. Il arriva à la hauteur du sous-lieutenant et porta la main à la visière de sa casquette. Romachov, rigide, les jambes tendues, serrait à se faire mal la poignée de son sabre abaissé. Un frisson de joie et de dévouement courut le long de ses bras et de ses jambes, et lui donnait la chair de poule. Ne pouvant détacher ses yeux de ceux du général, il songea à part soi suivant sa naïve et enfantine habitude : « Les yeux du vieux général se sont arrêtés avec plaisir sur l’harmonieuse et maigre silhouette du jeune sous-lieutenant. »
Le général passa de même devant les autres compagnies. Une suite élégante et bigarrée, composée d’une quinzaine d’officiers d’état-major, montés sur de beaux chevaux soignés, marchait derrière lui. Romachov les contempla avec le même regard dévoué, mais aucun d’eux ne daigna se retourner sur lui. Ils étaient depuis longtemps blasés de toutes ces revues, de toutes ces réceptions en musique, qui émeuvent tant les modestes officiers de ligne. Et Romachov sentit avec une vague malveillance envieuse que ces gens-là, si hautains, vivaient d’une vie supérieure qui lui était inaccessible.
Quelqu’un fit signe de loin à la musique de cesser de jouer. Le commandant de corps d’armée revint, au trot de son cheval, de la gauche à la droite de la ligne déployée. Le colonel Choulgovitch galopa vers la 1re compagnie. Tirant sur les rênes de son cheval, son gros buste penché en arrière, il cria d’une voix sauvage et enrouée, comme les capitaines de pompiers au cours des incendies :
— Capitaine Ossadtchiï ! Faites porter votre compagnie en avant… Vivement !
Le colonel et Ossadtchiï rivalisaient entre eux pour l’éclat de leur voix à l’exercice. Aussi entendit-on jusqu’à la 16e compagnie la voix métallique d’Ossadtchiï :
— Portez armes ! guide au centre !… En avant… marche !…
A la suite d’efforts prolongés, Ossadtchiï était parvenu à exercer ses soldats à marcher à pas fermes et peu fréquents, en levant les pieds très haut pour frapper le sol avec force. Cette marche paraissait très imposante et excitait l’envie des autres commandants de compagnie.
Mais la 1re compagnie n’avait pas fait cinquante pas qu’on entendit le commandant de corps d’armée s’écrier nerveusement :