— Qu’est-ce que c’est que cela ? Arrêtez la compagnie, arrêtez ! Capitaine, approchez ! Qu’est-ce que vous me montrez là ? Est-ce un enterrement ? Une retraite aux flambeaux ? Des soldats de bois ? Une marche à trois temps ! Mais nous ne sommes plus à l’époque de Nicolas Ier où les soldats faisaient vingt-cinq ans de service. Combien avez-vous perdu de jours pour enseigner ce ballet à vos hommes ? Que de temps précieux gaspillé !
Ossadtchiï se tenait devant lui, droit, immobile, sombre, le sabre abaissé. Après une courte pause, le général continua plus doucement, avec une expression de tristesse et d’ironie :
— Vous avez sans doute ahuri vos hommes pour leur inculquer les principes de cette marche ? Oh ! soldats du passé ! soldats arriérés que vous êtes ! Si l’on vous demandait… A propos, permettez ! Dites-moi le nom de ce soldat ?
Le général désignait le deuxième homme à la droite de la compagnie.
— Ignatiï Mikhaïlov, Votre Excellence ! répondit Ossadtchiï de sa grosse voix automatique de soldat.
— Bien. Et que savez-vous de lui ? Est-il célibataire, ou marié ? A-t-il des enfants ? Peut-être a-t-il là-bas, au village, de gros soucis ? du malheur ? Hein ?
— Je ne sais pas, Votre Excellence. J’ai cent hommes. Il est difficile de se souvenir de tout.
— Difficile de se souvenir de tout ! répéta amèrement le général. Ah ! messieurs ! Il est dit dans l’Écriture : « N’étouffez pas l’esprit ! » Et vous, que faites-vous ? Cependant, c’est bien cette sainte canaille grise qui, au combat, vous protègera de sa poitrine, vous enlèvera du feu sur ses épaules, vous garantira de la gelée avec sa capote trouée, et vous dites : « Je ne sais pas ! »
Et s’énervant, le général cria au colonel par-dessus la tête d’Ossadtchiï :
— Colonel, faites disparaître cette compagnie ! Je ne veux plus la voir. Faites-la partir tout de suite, tout de suite ! Ce sont des paillasses ! des polichinelles en carton ! des têtes de plomb !