Cet incident commença à couler le régiment dans l’esprit du général. Le surmenage, l’abrutissement des soldats, la cruauté insensée des sous-officiers, les habitudes routinières et nonchalantes des officiers, tout cela ressortit à cette revue d’une façon évidente et honteuse.

A la 2e compagnie, les hommes ne surent pas réciter le « Notre Père » ; à la 3e, les officiers s’embrouillèrent dans les exercices en ordre dispersé ; à la 4e compagnie, un soldat s’évanouit pendant le maniement d’armes. Et surtout, dans aucune, sauf dans la 5e, on ne sut prendre les dispositions pour se défendre contre une attaque inopinée de la cavalerie, bien qu’on en connût l’importance et que les hommes y eussent été longuement exercés. Cette formation avait justement été imaginée et mise en pratique par le général commandant le corps d’armée ; elle consistait en de rapides changements de front qui exigeaient de la part des chefs une grande présence d’esprit, un coup d’œil rapide et une grande initiative.

Après avoir inspecté chaque compagnie, le général faisait éloigner les officiers et les sous-officiers et demandait aux hommes s’ils étaient contents, s’ils recevaient tout ce qui leur était dû, s’ils n’avaient pas de réclamations à lui adresser. « Absolument aucune… », braillaient les soldats en chœur. Pendant que le général questionnait les hommes de la 1re compagnie, Romachov entendit le sergent-major Rynda menacer ses hommes d’une voix sifflante : « Si l’un de vous s’avise de se plaindre, il aura affaire à moi !… »

La mauvaise impression laissée par les premières compagnies contribua à faire ressortir avantageusement la cinquième, dont les hommes frais et dispos exécutèrent les exercices d’un pas si léger et si assuré, avec tant d’entrain et de facilité qu’ils ne paraissaient pas soutenir un périlleux examen, mais se livrer à quelque joyeux et facile amusement.

Bien qu’encore renfrogné, le général leur jeta un : « c’est bien, mes braves ! » le premier de la revue.

Le capitaine Stelkovskiï acheva de gagner le général par ses dispositions contre les charges de cavalerie. Le général indiquait lui-même l’ennemi par des phrases brèves : « La cavalerie est à droite à 800 pas ! » et Stelkovskiï, sans perdre une seconde, tranquillement, avec précision, arrêtait chaque fois la compagnie, la plaçait face à l’ennemi imaginaire chargeant au galop, la formait rapidement en pelotons, faisait prendre aux hommes du premier rang la position du tireur à genoux, tandis que ceux du second rang restaient debout, désignait la hausse, indiquait le but, commandait deux ou trois salves imaginaires, puis faisait croiser les baïonnettes.

— Parfait, mes braves ! Merci, mes braves ! disait le général.

Enfin, la compagnie se remit en ligne déployée ; mais le général tardait encore à la quitter. Parcourant lentement le front, il fixait sur les soldats des regards scrutateurs et intéressés. Sous les paupières lourdes et gonflées, ses yeux intelligents souriaient de satisfaction à travers les lunettes d’or. Tout à coup, il arrêta son cheval, se retourna vers son chef d’état-major et dit :

— Mais, colonel, regardez-donc ces faces-là ? Avec quoi les nourrissez-vous, capitaine ? Écoute, toi là, le gros — le général, d’un signe de tête, indiquait un soldat — tu t’appelles Koval (forgeron) ?

— Parfaitement, Votre Excellence ! Je me nomme Mikhaïlo Boriïtchouk, cria gaiement le soldat avec un sourire enfantin et satisfait.