Les tambours roulèrent.

De loin, on aperçut une longue ligne régulière se détacher de la forêt inclinée des baïonnettes et onduler rythmiquement en l’air.

— La seconde demi-compagnie, en avant ! chantonna le contralto d’Artchakovskiï.

Et une seconde ligne de baïonnettes se sépara de la masse en ondulant. Le roulement des tambours allait s’affaiblissant, comme s’il rentrait en terre, et tout à coup disparut, noyé dans les sons joyeux de la musique. Immédiatement, le régiment entier s’anima, les têtes se relevèrent, les corps se redressèrent, les visages fatigués se rassérénèrent…

Les demi-compagnies sont parties les unes après les autres, et les accents de la marche du régiment retentissent de plus en plus allègres. La dernière demi-compagnie du premier bataillon s’est ébranlée. Le lieutenant-colonel Lekh s’avance sur son cheval noir décharné. Olizar l’accompagne. Tous deux présentent le sabre, la main à la hauteur du visage. Calme et nonchalant, Stelkovskiï lance un bref commandement. La hampe du drapeau domine les baïonnettes. Le capitaine Sliva, voûté, ratatiné, pareil, avec ses longs bras, à un vieux singe chagrin, écarquille ses yeux aqueux et commande :

— La 1re demi-compagnie, en avant !

D’un pas souple et assuré, Romachov se porte devant le centre de son peloton. Un noble sentiment de fierté l’envahit. Il glisse un rapide regard sur le premier rang. « Le vieux soudard inspecta ses vétérans d’un coup d’œil de faucon. » Cette belle phrase lui vient à l’esprit tandis qu’il lance, crânement rythmé, ce commandement :

— La sec-onde demi-compagnie !

Un, deux, compte-t-il mentalement en marquant le pas de la pointe des bottes. « Il faut partir du pied gauche. » Et le visage rayonnant, la tête penchée en arrière, il crie d’une voix de ténor qui retentit par tout le champ de manœuvres :

— En avant !