C’est seulement après s’être retourné sur un pied comme mû par un ressort, qu’il ajoute deux tons plus bas :

— Guide à droite !

La beauté du moment le grise. Un instant il s’imagine que c’est la musique qui l’inonde d’éblouissantes ondes lumineuses et que les allègres sons cuivrés tombent du ciel, du soleil. Et de nouveau, comme à l’arrivée du général, son corps est tout entier secoué d’un délicieux frisson, sa peau se fait rêche et ses cheveux se dressent sur sa tête.

La cinquième compagnie a répondu d’une seule voix et dans le rythme de la musique aux félicitations du général. Plus bruyants et plus joyeux depuis qu’ils ne sont plus gênés par l’obstacle vivant des corps humains, les accents sonores de la marche guerrière courent à la rencontre de Romachov. Le sous-lieutenant aperçoit maintenant distinctement devant lui, sur la droite, la lourde silhouette du général sur son cheval gris, sa suite immobile en arrière et plus loin encore le groupe des dames dont les robes multicolores paraissent dans l’éblouissante lumière de midi d’ardentes fleurs de rêve.

Sur la gauche étincellent les cuivres de la musique, et Romachov a la sensation qu’un fil enchanté est tendu entre cette dernière et le général, et que l’on goûte, en le franchissant, une joie mêlée d’anxiété.

Mais la première demi-compagnie a déjà passé la ligne magique.

— Khorocho, rebiata ! (Bien ! les enfants), approuve le général. A-a-a-a ! reprennent tout heureux les soldats. Et la musique joue avec une ardeur toujours plus croissante. « Oh ! cher général, s’attendrit Romachov, quel brave homme tu fais ! »

Romachov est maintenant seul. D’une démarche souple et élégante, touchant à peine le sol, il approche de la ligne fatale. Il penche fièrement la tête en arrière et dirige vers la gauche un regard de défi. Il éprouve dans tout le corps une sensation de légèreté, de liberté, comme s’il avait soudain acquis la faculté de voler. Il se voit devenu l’objet de l’admiration générale, le centre du monde, et dans son exaltation murmure à soi-même : « Voyez-vous, c’est Romachov qui s’avance. Les yeux des dames brillent d’enthousiasme. » — Un, deux, du pied gauche ! « Le jeune et beau sous-lieutenant marche gracieusement en tête de sa compagnie. » — Gauche, droit ! — « Colonel Choulgovitch, déclare le général, votre Romachov est charmant, je voudrais bien l’avoir comme officier d’ordonnance. » — Gauche !…

Encore une seconde, encore un instant et Romachov va franchir le fil enchanté. Les accents de la musique se font solennels, héroïques, enflammés. « Le général va nous féliciter », songe Romachov et son âme exulte. Il entend la voix du commandant de corps, celle de Choulgovitch, d’autres voix encore. « Évidemment, il nous a fait des éloges, mais pourquoi les soldats n’ont-ils pas répondu ? Quelqu’un crie derrière moi dans les rangs. Que s’est-il donc passé ? »…

Romachov se retourna et pâlit. Au lieu d’être aligné sur deux lignes droites, son peloton n’était plus qu’une masse difforme de gens qui s’avançaient dans toutes les directions et se pressaient comme un troupeau de moutons. Grisé par son extase et ses beaux rêves, le sous-lieutenant ne s’était pas aperçu qu’il inclinait toujours sur la droite, et s’était finalement trouvé sur le flanc droit de son peloton, y jetant ainsi le désarroi.