Romachov aperçut tout cela en un instant aussi rapide que la pensée : il remarqua aussi le soldat Khliebnikov qui boitait à vingt pas en arrière juste à hauteur du général. Le malheureux était tombé en défilant et, couvert de poussière, cherchait à rattraper le peloton ; tout courbé sous le poids de son sac, il semblait courir à quatre pattes, tenant d’une main son fusil par le milieu, et se mouchant désespérément de l’autre. Il sembla tout à coup à Romachov que le beau ciel de mai s’était subitement obscurci, qu’un poids lourd comme une montagne de sable lui tombait sur les épaules et que la musique jouait un air funèbre ; ses mouvements lui parurent gauches et mous, sa démarche lourde et embarrassée. Et il se sentit tout petit, faible, laid.
L’adjudant-major du régiment arriva sur lui au grand galop. Le visage de Fédorovski était rouge et enlaidi par la colère, sa mâchoire inférieure tremblait. Étouffant de fureur et essoufflé par sa course rapide, il interpella Romachov d’une voix sourde et entrecoupée :
— Sous-lieutenant… Romachov… Le colonel vous envoie une réprimande… des… plus sévères… Sept jours d’arrêts… à la division… Quel scandale !… Tout le régiment… dés…ho…no…ré… Quel gamin !
Romachov ne lui répondit pas et ne se tourna même pas de son côté. Il méritait la réprimande. Mais les soldats avaient entendu l’injure. « Eh bien quoi ! Qu’est-ce que cela fait qu’ils aient entendu. Je l’ai bien mérité, songeait Romachov dans un accès de colère contre soi-même. Tout maintenant est perdu pour moi. Je vais me tuer. Je suis à jamais déshonoré. Tout, tout est fini. Me voilà ridicule, un rien du tout. J’ai le visage pâle et laid, un visage stupide, le plus dégoûtant de tous les visages du monde. Tout est perdu ! Les soldats qui me suivent se moquent de moi en se poussant du coude. Peut-être ont-ils aussi pitié de moi ? Non, non, c’est décidé, je vais me brûler la cervelle. »
Après avoir défilé devant le général, les compagnies faisaient, à une certaine distance, une conversion à gauche et revenaient occuper leur position de départ où elles se regroupaient en ordre déployé.
En attendant que les dernières compagnies eussent achevé le mouvement, les hommes étaient au repos et les officiers se réunissaient en petits groupes pour se détendre et fumer à la dérobée. Seul, Romachov resta dans le rang à la droite de son peloton. L’air absorbé, il creusait le sol avec la pointe de son sabre, et bien qu’il ne levât pas la tête, il sentait des regards curieux et moqueurs se fixer, de tous côtés, sur lui.
Le capitaine Sliva passa devant Romachov, et, sans s’arrêter, sans le regarder, il grommela entre les dents avec une colère contenue et comme se parlant à lui-même :
— Veuillez, dès aujourd’hui, faire une demande de changement de compagnie.
Puis ce fut Vietkine qui s’approcha. Dans ses bons yeux clairs, dans le repli de ses lèvres tombantes, Romachov devina le sentiment de compassion dédaigneuse que manifestent les gens à la vue d’un chien écrasé. En même temps, Romachov s’aperçut avec dégoût que lui-même souriait d’un sourire bête et terne.
— Allons fumer, Iouriï Alexéievitch, dit Vietkine. Et, faisant claquer la langue et hochant la tête, il ajouta d’un ton de dépit :