— Eh ! mon cher !
Romachov tremblait. Sa gorge se desséchait, il étouffait. Retenant avec peine ses sanglots, il répondit en suffoquant sur un ton saccadé d’enfant offensé :
— Non… mais non… et puis quoi… je ne veux pas.
Vietkine s’éloigna. Romachov fut tenté de se livrer à quelque coup de désespoir. « Si je souffletais Sliva, songeait-il. Ou bien si j’allais trouver le général et lui dire : Eh, vieux ! tu n’as pas honte de jouer aux petits soldats et de tourmenter ces hommes. Envoie-les se reposer. C’est à cause de toi qu’on les a battus durant deux semaines. »
« Tu es un triste sire, un ridicule et méprisable individu », se cria-t-il mentalement à lui-même. « Que tout le monde le sache : je vais me tuer aujourd’hui. »
Les compagnies défilèrent encore plusieurs fois devant le commandant de corps ; au pas, puis au pas gymnastique, puis en colonne serrée, les baïonnettes croisées. Le général s’adoucit quelque peu et adressa même plus d’une fois des compliments aux soldats. Il était près de quatre heures. Enfin le régiment s’arrêta et les hommes furent mis au repos. Le clairon sonna le rassemblement des officiers.
— Messieurs les officiers, le commandant de corps d’armée vous demande ! entendit-on dans les rangs.
Les officiers sortirent du rang et formèrent un cercle compact autour du général. Ce dernier, toujours à cheval, voûté, affaissé, semblait très fatigué, mais ses yeux gonflés à demi fermés lançaient à travers les lunettes d’or des regards perçants et moqueurs.
— Je serai bref, dit-il, en scandant les mots. Le régiment est au-dessous de tout. Je n’en veux pas aux soldats, ce sont les officiers que j’accuse. Quand le cocher est mauvais, les chevaux vont mal. Vous n’avez pas de cœur, vous ne vous occupez pas des besoins de vos hommes. Rappelez-vous bien ces paroles des Saints-Livres : « Heureux celui qui se sacrifie pour les autres ! » Mais vous, vous ne songez qu’à plaire aux chefs pendant les inspections. Vos hommes sont éreintés comme des chevaux de fiacre. Les officiers ont une tenue débraillée ; on dirait des sacristes en uniforme. Au reste, je vous reparlerai de tout cela dans mon ordre du jour. Un sous-lieutenant de la 6e ou 7e compagnie a perdu l’alignement. C’est honteux. Je n’exige pas de marches à trois temps, mais avant tout du coup d’œil et du sang-froid !
« Il parle de moi », se dit Romachov, atterré, et il lui sembla que tous les assistants se tournaient vers lui, mais personne n’avait bougé. Tous restaient silencieux, immobiles, abattus, les yeux fixés sur le général.