— Mes remerciements au capitaine de la 5e compagnie, continua le général. Où êtes-vous, capitaine ? Ah ! vous voilà ! D’un geste un peu théâtral, il enleva sa casquette, découvrit son robuste crâne dénudé et salua très bas Stelkovskiï. — Encore une fois, merci ! Je vous serre la main avec plaisir ! Si jamais la Providence vous envoie au feu et que j’aie encore le commandement du corps d’armée — les yeux du général clignotèrent et se mouillèrent de larmes — rappelez-vous, capitaine, que je vous confierai la première mission dangereuse. Maintenant, messieurs, adieu ! Vous êtes libres, je serai heureux de vous revoir, mais dans un autre état. Laissez passer mon cheval, s’il vous plaît.

— Votre Excellence ! dit Choulgovitch en s’avançant. J’ose vous demander de la part de tous les officiers de vouloir bien accepter à dîner au mess. Nous serions…

— Non, merci ! interrompit sèchement le général. Merci beaucoup, je suis déjà invité ce soir, chez le comte Ledochowski.

Traversant le large couloir, qu’avaient ouvert les officiers en s’écartant, le général se porta au galop vers le régiment. Les hommes d’eux-mêmes rectifièrent la position et gardèrent le silence.

— Merci, mes braves ! leur cria le général d’une voix ferme et affable. Je vous accorde deux jours de repos. Et maintenant… — il haussa joyeusement le ton — Rompez vos rangs, à vos tentes ! Au galop ! Hourra !

On aurait dit qu’il avait électrisé le régiment. Dans un abasourdissant rugissement de joie, quinze cents hommes se dispersèrent en tous sens ; le sol tremblait et résonnait sourdement sous leurs pas.

Romachov quitta le groupe des officiers qui retournaient en ville et prit le chemin le plus long, à travers le camp. Il se sentait rejeté hors de la famille des officiers ; il croyait que tous le considéraient, non pas comme un homme, mais comme un gamin vicieux, monstrueux, répugnant.

En passant devant les baraquements de sa compagnie, il entendit un cri étouffé de colère. Il s’arrêta un instant et il aperçut Rynda, le sergent-major de sa compagnie, petit homme apoplectique, en train d’injurier ignominieusement le soldat Khliebnikov et de le frapper à coup de poing en pleine figure. Khliebnikov faisait une mine sombre et stupide, et une terreur bestiale se lisait dans ses yeux mornes. Sa tête oscillait d’un côté à l’autre et ses mâchoires claquaient à chaque coup qu’il recevait.

Romachov continua son chemin rapidement, presque en courant. Il ne se sentait pas la force de prendre la défense de Khliebnikov. Cependant, il songeait avec douleur et irritation que son sort s’était en cette journée étrangement confondu avec celui de ce malheureux petit soldat battu et martyrisé. On aurait dit qu’ils fussent tous deux infirmes, souffrant de la même maladie et suscitant chez les autres la même répugnance. Romachov était contraint de reconnaître l’identité des situations, et cet aveu qui lui inspirait de la honte et du dégoût n’en était pas moins extraordinairement touchant en sa profonde sincérité.

XVI