Un seul chemin conduisait du camp à la ville, en franchissant la ligne du chemin de fer, profondément encaissée à cet endroit entre deux hautes tranchées. Par un étroit sentier presque abrupt, Romachov descendit rapidement sur la voie ferrée. Il remontait péniblement la pente opposée quand il aperçut tout en haut un officier en vareuse d’été, la capote jetée sur les épaules. Il s’arrêta quelques instants et reconnut Nicolaiev.

« Voilà le moment le plus désagréable de la journée ! » se dit Romachov. Son cœur envahi par de noirs pressentiments se contracta douloureusement. Cependant, il se résigna à poursuivre sa route.

Les deux officiers ne s’étaient pas vus depuis environ cinq jours. Cependant, sans savoir eux-mêmes pourquoi, ils ne se souhaitèrent pas le bonjour, et Romachov trouva cela tout naturel, comme s’il devait en être ainsi en cette triste et malheureuse journée. Aucun des deux ne mit même la main à la visière de sa casquette.

— Je vous attendais ici, Iouriï Alexéievitch, dit Nicolaiev regardant au loin vers le camp, par-dessus l’épaule de Romachov.

— A vos ordres, Vladimir Éfimytch, répondit le sous-lieutenant d’un faux air dégagé, mais la voix tremblante. Il se pencha, cueillit un brin d’herbe desséché qu’il se mit à mâchonner distraitement, tout en regardant fixement les boutons de la capote de Nicolaiev, où se reflétait sa propre silhouette ; un torse démesurément enflé entre une tête étroite et des jambes microscopiques.

— Je ne vous retiendrai pas longtemps : je n’ai que deux mots à vous dire, commença Nicolaiev, sur un ton mielleux, avec la politesse exagérée d’un homme irascible qui a pris le parti de se contenir. Mais comme il devenait de plus en plus difficile de parler en s’évitant du regard, Romachov proposa :

— Voulez-vous que nous continuions notre route ?

Un sentier tortueux, tracé par les passants, traversait un immense champ de betteraves. Au loin, on apercevait les maisons blanches de la ville et leurs toits de tuiles rouges. Les deux officiers se mirent en marche, côte à côte, foulant l’herbe épaisse qui craquait sous leurs pas. Pendant un certain temps, ils ne soufflèrent mot. Enfin, reprenant bruyamment et difficilement haleine, Nicolaiev dit le premier :

— Avant tout, je dois vous poser une question. Observez-vous tous les égards voulus envers ma femme, Alexandra Pétrovna ?

— Je ne comprends pas cette question, Vladimir Éfimytch, répliqua Romachov. De mon côté, je dois vous demander…