— Permettez ! répliqua Nicolaiev avec chaleur. Questionnons-nous l’un après l’autre. Laissez-moi parler, puis ce sera votre tour. Autrement, il serait difficile de nous entendre. Parlons sans détours et franchement. Répondez-moi d’abord : dites-moi si ce qu’on raconte sur elle vous intéresse ?… en un mot… diable !… sa réputation ? Non, non, attendez, ne m’interrompez pas… Vous ne pouvez pas dire qu’elle et moi nous n’ayons été toujours très gentils pour vous et que vous n’ayez toujours été accueilli chez nous en ami intime, presque en parent.

Romachov trébucha dans la terre meuble, reprit maladroitement son équilibre et murmura timidement :

— Croyez-moi, je vous en serai toujours reconnaissant ainsi qu’à Alexandra Pétrovna…

— Ah ! mais ce n’est pas ce que je veux dire, ah ! pas du tout. Je ne demande pas votre reconnaissance, s’emporta Nicolaiev. Je veux seulement vous informer que l’on fait courir sur ma femme de sales et faux cancans… qui… qui, qui… — Il suffoquait, et s’essuya le visage avec son mouchoir. — En un mot qui vous visent aussi. Ma femme et moi, nous recevons presque tous les jours de viles, d’immondes lettres anonymes. Je ne vous les montrerai pas… elles sont trop dégoûtantes… Mais dans ces lettres on dit… Il eut une seconde d’hésitation. — Eh bien, oui, que diable ! on dit que vous êtes l’amant d’Alexandra Pétrovna et que… oh ! quelle vilenie ! que vous avez tous les jours des rendez-vous et que tout le régiment est au courant de vos agissements… Quelle turpitude !

Il grinça rageusement des dents, puis cracha.

— Je sais qui a écrit ces lettres, dit doucement Romachov, en détournant la tête.

— Vous savez ?

Nicolaiev s’arrêta et saisit brutalement le bras de Romachov. On voyait qu’une colère subite venait de chasser son calme artificiel. Ses yeux de taureau s’élargirent, son visage s’empourpra, une mousse blanche apparut aux commissures de ses lèvres tremblantes. Il poussa un cri furieux et, inclinant la tête en avant presque contre celle de Romachov, il continua :

— Mais alors, comment osez-vous vous taire, si vous savez ! Dans votre situation, le devoir de tout homme d’honneur est de réduire au silence celui qui ose raconter de pareilles infamies ! Entendez-vous, Don Juan de garnison ! Si vous êtes un honnête homme et non un…

Romachov pâlit et jeta un regard de haine à Nicolaiev. Subitement, ses jambes et ses bras s’alourdirent, sa tête parut se vider, et de maladives palpitations le firent frissonner de tout le corps.