— Je vous prierai de ne pas crier, dit Romachov d’une voix sourde. Parlez plus convenablement, je vous défends de m’injurier.

— Je ne vous injurie pas, répliqua Nicolaiev d’un ton toujours sec, mais cependant radouci. Je me borne à vous demander ce que j’ai le droit d’exiger de vous. Nos anciennes relations me donnent ce droit. Si vous avez quelque égard pour le nom d’Alexandra Pétrovna et si vous tenez à sa bonne réputation, vous devez faire cesser ce scandale.

— Bien, je ferai tout ce qui sera possible ! répondit sèchement Romachov.

Il prit le milieu du sentier et hâta le pas. Nicolaiev le rejoignit.

— Encore un mot… mais je vous prie, ne vous fâchez pas… dit Nicolaiev d’un ton radouci et légèrement embarrassé… Puisque nous avons commencé à nous expliquer, achevons… Cela vaudra mieux… n’est-ce pas ?

— Oui, répondit Romachov.

— Vous savez bien vous-même la sympathie que nous vous avons toujours témoignée, Alexandra Pétrovna et moi. Si je suis aujourd’hui forcé… Ah ! vous n’ignorez pas que dans cette sale petite ville, il n’y a rien de pire que les commérages.

— Bien, — répondit tristement Romachov. — Je n’irai plus jamais vous voir. C’est là sans doute ce que vous vouliez me demander ? C’est bien. Au reste, je m’étais déjà promis de cesser mes visites. Voilà déjà plusieurs jours que j’ai rapporté à Alexandra Pétrovna les livres qu’elle m’avait prêtés et je me permets de vous certifier que c’était ma dernière visite.

— Oui… évidemment… fit vaguement Nicolaiev, et il se tut tout confus.

A ce moment, les officiers débouchèrent du sentier sur la grand’route. La ville n’était plus qu’à trois cents pas et comme ils n’avaient plus rien à se dire, ils marchaient côte à côte, silencieux et sans se regarder. Ni l’un ni l’autre n’osait s’arrêter ou retourner sur ses pas. Ils se sentaient de plus en plus gênés.