Enfin, arrivés à hauteur des premières maisons, ils rencontrèrent un fiacre. Nicolaiev le héla.

— Oui… alors, reprit-il de nouveau, sottement, en s’adressant à Romachov. Alors, au revoir, Iouriï Alexéievitch.

Ils ne se serrèrent pas la main et se firent seulement le salut militaire. Mais quand Romachov vit la blanche et robuste nuque de Nicolaiev disparaître dans un nuage de poussière, il se sentit affreusement seul et si délaissé de tout le monde qu’il lui sembla avoir perdu définitivement toute raison de vivre. Il revint lentement chez lui. Gaïnane l’attendait dans la cour, et du plus loin qu’il l’aperçut, l’accueillit de son gai et affable sourire. Il lui enleva sa capote, toujours souriant, et sautillait sur place, à son habitude.

— Tu n’as pas dîné ? demanda-t-il familièrement. Tu dois avoir faim ? Je vais tout de suite courir au mess et je t’apporterai ton dîner.

— Va-t’en au diable ! hurla Romachov. Va-t’en, va-t’en… et n’entre pas dans ma chambre ! Si quelqu’un me demande, fût-ce même l’empereur en personne, je ne suis pas à la maison.

Il s’étendit sur son lit, enfonçant sa tête dans l’oreiller qu’il serrait entre ses dents. Ses yeux brûlaient ; un spasme douloureux lui serrait la gorge : il avait envie de pleurer. Il cherchait avec avidité les larmes chaudes et consolantes, les longs, amers et réconfortants sanglots.

Il ne cessait d’évoquer tous les incidents de la journée, s’arrêtant complaisamment sur les faits humiliants pour lui ; il se voyait — comme s’il s’agissait d’une autre personne — malheureux, faible, abandonné, offensé et s’attendrissait sur son propre sort. Malgré cela, les larmes ne venaient pas.

Phénomène étrange : quand Romachov se réveilla, il crut ne pas avoir dormi, ni même sommeillé, mais être resté quelques secondes sans penser, les yeux fermés. D’ailleurs, la même angoisse qu’auparavant lui étreignait le cœur. Cependant, sa chambre était noire. Il dut se convaincre d’avoir passé plus de cinq heures dans cet état incompréhensible d’engourdissement.

Il avait faim. Il se leva, ceignit son sabre, jeta sa capote sur ses épaules et partit pour le mess. Celui-ci n’était éloigné que d’environ deux cents pas ; Romachov y allait toujours en passant par derrière, à travers les potagers et les terrains vagues.

La salle à manger, la salle de billard et la cuisine étaient éclairées, tandis que la cour, sale et encombrée, paraissait noire comme de l’encre. Toutes les fenêtres étaient grandes ouvertes. On percevait des voix, des rires, des chants et le bruit sec des billes qui se choquaient.