Romachov avait déjà franchi l’entrée de service, quand il s’arrêta brusquement, en entendant dans la salle à manger la voix irritée et narquoise du capitaine Sliva. La fenêtre était à deux pas, et en se penchant avec précaution, Romachov aperçut le dos voûté de son capitaine.

— Tou-toute la compagnie mar-marchait comme un seu-seul homme ! Un… deux… Un… deux… disait Sliva en levant et abaissant méthodiquement la main — et lui seul, comme pour se moquer, comme un mau-maudit bouc !… Il tendit plusieurs fois l’index d’un geste ridiculement affairé. Je lui ai dit ca-carrément, sans me gê-ner : Allez-vous-en, bra-brave homme, dans une autre com-compagnie. Et peut-être fe-riez-vous mieux encore de quitter le ré-régiment. Est-ce que vous êtes ca-capable d’être officier ? Espèce de…

Romachov ferma les yeux et se fit tout petit. Il lui semblait que s’il faisait un mouvement, toutes les personnes présentes dans la salle à manger se retourneraient et se mettraient à la fenêtre. Il resta une ou deux minutes sans bouger. Puis, retenant sa respiration, courbé, la tête enfoncée dans les épaules, marchant sur la pointe des pieds, il longea le mur, accéléra le pas jusqu’à la porte, traversa rapidement la route éclairée par la lune et se dissimula enfin dans l’ombre épaisse projetée par la palissade d’en face.

Romachov erra longtemps ce soir-là à travers la ville, tenant toujours le côté de l’ombre, mais sans trop savoir quelles rues il parcourait. Une fois même, il s’arrêta devant la demeure des Nicolaiev, d’une blancheur éblouissante sous les rayons de la lune et dont le toit vert métallique[32] luisait d’un froid et bizarre éclat. Un silence de mort emplissait la rue déserte. Les ombres verticales des maisons et des clôtures divisaient la chaussée en deux parties nettement tranchées : l’une plongée dans le noir, tandis que dans l’autre, les pavés ronds et lisses étincelaient de lueurs huileuses.

[32] Dans la plupart des villes russes, les toits des maisons sont recouverts de feuilles de tôle peintes au verdet. — H. M.

A travers les épais rideaux cramoisis, transparaissait la tache chaude d’une lampe. « Ma chérie, est-il possible que tu ne comprennes pas combien je suis triste, combien je souffre, combien je t’aime ! » murmura Romachov, l’air lugubre, serrant tragiquement son cœur des deux mains.

Il eut tout à coup l’idée de contraindre, par un effort de volonté, Chourotchka à l’entendre, à le comprendre de loin, à travers le mur de la chambre. Serrant si fort les poings que les ongles lui entraient dans la chair, contractant convulsivement les mâchoires et sentant des fourmis lui courir par tout le corps, il se mit à répéter mentalement dans une tension passionnée de toute sa volonté :

« Regarde par la fenêtre. Approche-toi des rideaux. Lève-toi de ton canapé, approche-toi des rideaux. Regarde au dehors, regarde au dehors, regarde au dehors. Tu entends, je te l’ordonne, approche-toi immédiatement de la fenêtre. »

Les rideaux restaient immobiles.

« Tu ne m’entends pas ! murmura Romachov avec amertume. En ce moment, tu es assise à ses côtés près de la lampe, tranquille, indifférente et belle ! Ah ! mon Dieu ! mon Dieu ! que je suis malheureux ! »