Il soupira et d’un pas lourd, la tête basse, s’éloigna lentement. Il passa aussi devant le logis de Nazanskiï, mais il n’y aperçut pas de lumière. Il crut pourtant discerner à travers les fenêtres quelque chose de blanc dans la chambre obscure, mais une peur étrange le retint et il n’osa pas appeler Nazanskiï.
Au bout de quelques jours, cette fantastique et quasi démente promenade nocturne paraissait à Romachov un songe lointain, mais inoubliable. Il eût été incapable de dire comment il s’était trouvé auprès du cimetière israélite, paisible et mystérieuse nécropole entourée d’un mur bas et tout blanc, qui grimpait le long d’une colline en dehors de la ville. Ses stèles nues, froides, projetaient tristement leurs ombres grêles et monotones sur l’herbe endormie qu’illuminait la lune. La sévère simplicité de la solitude s’étendait majestueusement sur le champ funèbre.
Puis il se voyait — peut-être était-ce vraiment un rêve — à l’autre extrémité de la ville, debout au milieu de la longue digue jetée sur le Boug, étincelante sous les rayons lunaires. Les vagues indolentes s’y brisaient dans un clapotement mélodieux ; la lune se reflétait dans le fleuve en une strie vacillante qui, telle une traînée de poissons argentés folâtrant à la surface des eaux, se prolongeait jusqu’à la rive lointaine, sombre, déserte et silencieuse. Et Romachov se souvenait encore d’avoir été poursuivi jusque-là par le doux et insinuant parfum des acacias en fleurs.
Pendant toute cette nuit, d’étranges pensées lui vinrent à l’esprit, tantôt mélancoliques, tantôt angoissantes, tantôt ridiculement enfantines. Le plus souvent, tel un joueur novice qui a perdu en une soirée toute sa fortune, il se laissait prendre à la séduisante idée que rien de fâcheux ne s’était passé, que le beau sous-lieutenant Romachov avait impeccablement défilé devant le commandant de corps et mérité l’approbation générale, et que maintenant il festoyait gaiement au mess, attablé avec ses camarades devant une bouteille de vin rouge. Mais chaque fois ces consolantes chimères s’envolaient au souvenir des injures de Fédorovski, des sarcasmes de Sliva, des reproches de Nicolaiev, et de nouveau Romachov se sentait à jamais honni et misérable.
Un instinct secret le ramena à l’endroit où il s’était tantôt querellé avec Nicolaiev. Cependant, il songeait au suicide, sans crainte, mais aussi sans résolution bien arrêtée, avec un secret sentiment d’amour-propre flatté. Son infatigable imagination lui célait sous de brillants tableaux toute l’horreur de cette pensée.
« Gaïnane, le visage défiguré par l’effroi, se précipite hors de la chambre de Romachov. Blême, tremblant, il court au mess où les dîneurs sont nombreux. Tout le monde se lève à sa vue. Il a peine à s’exprimer : « Votre Haute Noblesse… le sous-lieutenant… s’est suicidé ! » Confusion générale. La pâleur est sur tous les visages ; tous les yeux reflètent l’effroi. « Qui s’est suicidé ? Où cela ? De quel sous-lieutenant s’agit-il ? » « Messieurs, s’écrie quelqu’un qui a reconnu Gaïnane, c’est l’ordonnance de Romachov, c’est son Tchérémisse. » Tous accourent, quelques-uns sans casquettes ! Romachov est étendu sur son lit. Une mare de sang souille le parquet, avec, au milieu, un revolver d’ordonnance Smith et Wesson… Le major Znoïko fend difficilement la foule d’officiers qui emplit la chambre. « A la tempe ! » — laisse-t-il doucement tomber dans le silence général. « Tout est fini ! » — « Messieurs, découvrez-vous donc ! », murmure quelqu’un. Beaucoup se signent. Vietkine trouve sur la table une lettre écrite au crayon d’une main ferme et la lit à haute voix : « Je pardonne à tous, je meurs de mon plein gré, la vie m’étant à charge. Annoncez avec ménagement mon décès à ma mère. Georges Romachov. » Tous les assistants échangent un regard et lisent mutuellement dans leurs yeux une pensée unique, anxieuse, inexprimée : « C’est nous qui l’avons tué ! »
« Porté par huit camarades et recouvert d’un poêle de brocart, le cercueil se balance rythmiquement. Tous les officiers le suivent. Derrière eux s’avance la sixième compagnie. Le capitaine Sliva a la mine sévère et renfrognée. Vietkine a sa bonne face toute bouffie de larmes, mais ici, en public, il se contient. Lbov pleure franchement ; le brave garçon ne songe pas à dissimuler son chagrin. Les accents d’une marche funèbre sanglotent dans l’air printanier. Toutes les femmes d’officiers sont là aussi, et, parmi elles, Chourotchka. « Je l’ai embrassé, songe-t-elle avec désespoir. Je l’ai aimé. J’aurais pu le retenir, le sauver ! » « Trop tard ! » lui répond en pensée Romachov avec un amer sourire.
« Les officiers conversent à voix basse. « Quel dommage ! C’était un si charmant camarade, un si excellent officier ! Quel malheur que nous ne l’ayons pas compris ! » Et la marche funèbre sanglote de plus en plus fort ; c’est la pièce célèbre de Beethoven : « Pour la mort d’un héros. »
« Et Romachov gît dans le cercueil, immobile, glacé, un sourire éternel aux lèvres, avec, sur la poitrine, un humble bouquet de violettes déposé par une main inconnue. Il leur a pardonné à tous : à Chourotchka, à Sliva, à Fédorovski et au général. « Qu’on ne pleure point ! Il était trop beau, trop pur pour cette misérable vie, il sera beaucoup mieux là-bas ! »
Des larmes lui venaient aux yeux, mais Romachov ne les essuyait pas, tant il éprouvait de charme à se représenter pleuré de tous, lui, l’injustement offensé.