Il traversait maintenant un champ de betteraves. Taches blanches et noires, les fanes basses et épaisses miroitaient à ses pieds. L’immensité de la plaine, éclairée par la lune, l’oppressait. Il grimpa sur une légère levée de terre et découvrit au-dessous de lui la tranchée du chemin de fer.
Le remblai sur lequel il se trouvait était couvert d’une ombre noire, tandis que sur l’autre, une lumière d’un blanc vif semblait permettre de distinguer chaque brin d’herbe. Le remblai tombait à pic dans une sorte d’obscur précipice, au fond duquel luisaient faiblement les rails. Plus au loin, apparaissaient, au milieu de la campagne, des rangées de tentes pointues. Un étroit chemin en saillie courait légèrement le long du talus, au-dessous de la crête. Romachov y descendit et s’assit sur l’herbe. La faim et la fatigue lui donnaient mal au cœur : un frisson lui parcourait le corps ; une grande faiblesse lui brisait les jambes. L’immense campagne déserte, la tranchée à moitié éclairée, l’atmosphère transparente, l’herbe humide de rosée, tout autour de lui était plongé dans un pesant silence, que troublaient seulement les rares appels des locomotives en manœuvre à la gare voisine ; dans le calme de cette nuit étrange, leurs sifflets saccadés prenaient l’apparence de cris humains, alarmants et menaçants.
Romachov s’étendit sur le dos. La lune roulait, rapide, au-dessus de légers nuages blancs immobiles. Là-haut, c’était le vide immense et glacial, et tout l’espace qui séparait le ciel de la terre semblait rempli d’éternelle horreur et d’éternelle angoisse. C’est le domaine de Dieu, se dit Romachov, et dans un accès inopiné de douleur, d’amour-propre offensé et de pitié envers soi-même, il se prit à murmurer amèrement, passionnément :
— Mon Dieu ! Pourquoi vous êtes-vous détourné de moi ? Je suis petit, je suis faible, un humble grain de sable ! Quelle faute ai-je commise envers vous, ô mon Dieu ? Vous êtes tout-puissant et bon. Vous voyez tout. Pourquoi donc êtes-vous injuste à mon égard ?
Mais la peur le saisit et il se reprit précipitamment.
— Non, non, mon Dieu, vous êtes bon, pardonnez-moi. Je ne le ferai plus. Et il ajouta avec une humble et désarmante résignation : Faites de moi ce que vous voudrez. Je me conforme avec reconnaissance à votre volonté.
Mais tandis que ses lèvres balbutiaient cette ardente prière, une pensée innocemment astucieuse se faisait jour dans les replis les plus cachés de sa conscience. Dieu, qui voit tout, serait sans doute touché de sa docilité résignée et ferait en sa faveur un miracle, grâce auquel les pénibles événements de la journée ne seraient plus qu’un mauvais rêve.
— Où donc es-tu-u-u ? interrogea une locomotive dans un sifflement bref et rageur. Et une autre lui répliqua sur un ton bas et menaçant : Ga-are à toi !
Il vit tout à coup apparaître une ombre vague de l’autre côté du déblai en haut de la pente éclairée. Il leva la tête pour mieux distinguer une masse grise ressemblant à une silhouette humaine qui descendait.
La forme mystérieuse traversait les rails. « Il me semble que c’est un soldat », pensa Romachov. En tout cas, c’est un homme. Mais seul un somnambule ou un ivrogne peut avoir une si étrange démarche. Qui est-ce ? »