L’homme gris avait franchi les rails et entrait dans le cône d’ombre. On distinguait à présent très nettement que c’était un soldat. Il grimpait lentement, maladroitement vers le sommet, et disparut quelques instants aux yeux de Romachov. Mais au bout de deux ou trois minutes, sa tête aux cheveux coupés très ras, sans casquette, apparut en pleine lumière.

Romachov reconnut le soldat Khliebnikov. Il s’avançait tête nue, la casquette à la main, les yeux mornes fixés dans le vide. Il semblait mû par une force interne, étrangère et mystérieuse. Il passa si près de l’officier qu’il le toucha presque du pan de sa capote. La lune se reflétait dans ses prunelles, formant deux taches brillantes.

— Khliebnikov ! c’est toi ? lui cria Romachov.

— Ah ! s’écria le soldat qui s’arrêta brusquement et tressaillit d’effroi.

Romachov se leva rapidement. Il aperçut devant lui une face défigurée, les lèvres tuméfiées et en sang, les yeux pochés. La lumière indécise de la lune rendait les traces de coups plus affreuses et plus sinistres encore. Et contemplant Khliebnikov, il se dit : « Cet homme a été aujourd’hui avec moi la cause de l’insuccès du régiment. Nous sommes tous deux uniformément malheureux ! »

— Où vas-tu, mon cher ? qu’as-tu ? — demanda affablement Romachov au soldat en lui posant, sans savoir pourquoi, les deux mains sur les épaules.

Khliebnikov lui jeta un regard stupide, mais se détourna aussitôt. Ses lèvres s’ouvrirent lentement et laissèrent échapper une sorte de râle court et sans signification. Une douleur sourde, irritante, semblable à un chatouillement prolongé ou au malaise qui précède une syncope, poignit Romachov à l’estomac et à la poitrine.

— On t’a battu ? Oui ? Mais dis-moi donc : oui ! Assieds-toi ici, à côté de moi !

Il attira à lui Khliebnikov par la manche. Le soldat, comme un mannequin pliant, tomba gauchement et docilement sur l’herbe humide à côté du sous-lieutenant.

— Où allais-tu ? s’enquit Romachov.