Khliebnikov se taisait, assis gauchement, les jambes allongées dans une pose peu naturelle. Sa tête retombait peu à peu sur sa poitrine par mouvements imperceptibles. Un son rauque et bref répondit encore au sous-lieutenant, qui se sentit de nouveau accablé d’une atroce angoisse.

— Tu voulais t’enfuir ? Mets donc ta casquette. Ensuite, Khliebnikov, en ce moment je ne te parle pas en chef ; moi-même, je suis malheureux, solitaire, exténué. Tu es à bout de forces. Tu souffres. Parle-moi donc franchement. Peut-être voulais-tu te tuer ? — demanda Romachov en un murmure sans suite.

Un grouillement se fit entendre dans la gorge de Khliebnikov, mais il continuait à se taire. Romachov s’aperçut que le soldat était secoué d’un tremblement très vif, il hochait la tête et ses mâchoires se heurtaient dans un léger craquement. L’officier eut peur. Cette nuit fiévreuse et sans sommeil, le sentiment d’isolement, la lumière égale, mate de la lune, l’abîme noir que le déblai du chemin de fer ouvrait à ses pieds et enfin, auprès de lui, le soldat silencieux hébété de coups lui donnaient l’impression d’un cauchemar absurde, semblable à ceux qui hantèrent probablement le sommeil des hommes aux derniers jours du monde. Mais soudain une compassion infinie envahit son âme. Et considérant son chagrin comme une futilité en comparaison de ce pauvre être aux abois, Romachov enlaça tendrement Khliebnikov, l’attira sur sa poitrine et lui dit avec une chaude conviction :

— Khliebnikov, tu te sens mal ? Moi aussi, je ne suis pas bien, mon pauvre ami, moi aussi, crois-moi. Je ne comprends rien à ce qui se passe. Le monde entier me semble absurde, cruel, insensé ! Mais il faut se résigner, mon ami… il faut se résigner… C’est nécessaire.

La tête de Khliebnikov, se penchant toujours de plus en plus, heurta brusquement les genoux de Romachov. Et entourant de ses bras les jambes de l’officier, appuyant contre elles son visage, le soldat tremblait de tout son corps, en étouffant convulsivement ses sanglots.

— Je n’en peux plus !… balbutiait Khliebnikov… je n’en peux plus, barine[33]. Oh ! Seigneur… on me bat, on se moque de moi… le chef de section demande de l’argent, le chef d’escouade crie… où en prendre ?… J’ai attrapé un effort… je l’ai depuis mon enfance… j’ai une hernie… barine… Ah ! Seigneur, Seigneur !…

[33] Monsieur, maître. — H. M.

Romachov s’inclina très près de la tête qui se débattait sur ses genoux. Il perçut l’émanation d’un corps malade et sale, de cheveux malpropres, mêlée à une odeur aigre de capote qui a longtemps servi de couverture. Une douleur infinie, une terreur sombre, une pitié profonde oppressèrent son cœur. Se penchant doucement sur la tête rasée, il murmura imperceptiblement :

— Frère !…

Romachov sentit sur sa main des pleurs et l’attouchement des lèvres froides et gluantes. Il ne la retirait pas et prononçait des paroles simples, touchantes et apaisantes, comme en adressent les grandes personnes aux enfants dans la peine.