Il reconduisit ensuite lui-même Khliebnikov au camp. Il fit appeler le sous-officier de jour de la compagnie : c’était Chapovalenko. Celui-ci vint en chemise, bâillant, clignotant et se grattant tantôt la poitrine, tantôt le dos. Romachov lui donna l’ordre de relever de garde Khliebnikov. Chapovalenko essaya bien de répliquer : « Votre Noblesse… ce n’est pas encore son tour d’être relevé. » Mais Romachov s’emporta : « Pas de rouspétance. Tu rendras compte demain au capitaine que c’est moi qui ai donné l’ordre. Tu viendras me voir demain ? — fit-il ensuite à Khliebnikov qui lui répondit par un regard timide et reconnaissant.
Pour rentrer chez lui, Romachov traversa le camp. Il entendit un chuchotement dans une tente et s’arrêta ; quelqu’un racontait un conte d’une voix traînante et à demi étouffée :
— … « Et le diable en personne envoya son principal magicien vers le soldat… Voilà que le magicien arrive et dit : « Soldat, eh soldat ! je te mangerai ! » Mais le soldat de lui répondre : « Tu ne peux pas me manger, car moi aussi je suis sorcier ! »
Romachov s’éloigna et atteignit bientôt la voie ferrée. La bêtise, la stupidité, l’inexplicabilité de l’existence l’angoissaient. S’arrêtant sur le bord du remblai il leva les yeux vers le ciel. Là-haut, c’était toujours la froide immensité et l’horreur infinie. Sans presque s’en rendre compte, il dressa brusquement les poings au-dessus de sa tête et, les secouant, s’écria furieux :
— Eh ! vieil imposteur ! Si tu le peux et si tu l’oses,… fais que je me casse une jambe !
Tête baissée et les yeux fermés, il dégringola le talus, traversa en deux bonds les rails et, sans s’arrêter, grimpa la pente opposée. Les narines gonflées, il respirait violemment ; une folle, téméraire et criminelle audace enflait son cœur.
XVII
A dater de cette nuit, il se fit dans l’âme de Romachov un profond changement. Il évitait la société des officiers, dînait le plus souvent chez lui, n’allait plus aux soirées dansantes du mess et avait complètement cessé de boire. Il paraissait plus mûr, plus âgé, plus sérieux, et s’en apercevait lui-même à l’humeur égale et triste avec laquelle il considérait maintenant les hommes et les choses.
Il se rappelait souvent, à ce propos, avoir naguère lu ou entendu dire que la vie humaine se divisait en périodes de sept années pendant lesquelles l’homme renouvelait complètement ses tissus, son sang, ses pensées, ses sentiments, son caractère. Et justement il venait d’accomplir sa vingt et unième année.
Le soldat Khliebnikov était bien venu le soir, mais seulement après une deuxième invitation. Puis, insensiblement, il avait rapproché ses visites.