Les premiers temps, son visage rappelait celui d’un chien affamé, galeux, battu, fuyant même avec crainte le bras tendu pour le caresser. Mais les attentions et la bonté de l’officier réchauffèrent et amollirent peu à peu le cœur du soldat. Avec une douloureuse pitié, Romachov apprit les détails de son existence. Khliebnikov avait laissé au village sa mère avec un père ivrogne, un frère à moitié idiot et quatre sœurs en bas âge ; la terre que la famille cultivait leur avait été injustement enlevée par le mir[34] qui consentait à les laisser s’abriter dans une izba tombée en déshérence ; les aînés travaillaient chez les étrangers, les autres mendiaient par les chemins. Khliebnikov ne recevait pas d’argent de chez lui, et, comme il n’était pas bien fort, on ne voulait pas de lui pour les travaux supplémentaires. Sans argent, la vie du soldat est dure : on n’a pas de thé, pas de sucre, on ne peut même pas acheter de savon et, comme il est indispensable de régaler de temps à autre le sergent et le caporal à la cantine, la solde mensuelle — vingt-deux kopeks et demi — est tout entière employée à faire des politesses à ces « autorités ». Tous les jours, il était battu, on se moquait de lui, on lui faisait des niches, on le commandait hors tour aux corvées les plus dures et les plus désagréables.
[34] Commune rurale, qui répartit périodiquement entre ses membres les terres possédées en commun. — H. M.
Avec une surprise angoissée, Romachov commençait à comprendre que le destin le mettait journellement en contact étroit avec des centaines d’humbles dont chacun avait ses douleurs et ses joies particulières, mais qui tous avaient perdu leur personnalité et succombaient sous le poids de leur ignorance native, d’un commun esclavage, de l’indifférence, l’arbitraire et l’abus d’autorité des chefs. « Et le plus effrayant, songeait Romachov, c’est que pas un officier — pas plus que moi jusqu’à présent — ne se rend compte que tous ces humbles Khliebnikov, avec leurs visages mornes, fermés et dociles, sont en réalité des hommes vivants et non des unités mécaniques appelées : compagnie, bataillon, régiment… »
Romachov obtint pour Khliebnikov un petit travail qui lui rapportait quelque argent. On s’aperçut à la compagnie de cette protection extraordinaire d’un soldat par un officier. Romachov constata souvent qu’en sa présence les sous-officiers traitaient Khliebnikov avec une politesse exagérée et moqueuse, et lui parlaient à dessein d’un ton doucereux. Le capitaine Sliva paraissait également renseigné à ce sujet ; du moins, il grommelait parfois entre ses dents :
— Voyez !… des li-libéraux qui dé-débauchent maintenant la compagnie. Il fau-faudrait rosser nos gre-gredins ! et ces mes-messieurs leur font des ma-mamours !
Maintenant que Romachov avait plus de liberté et pouvait s’isoler davantage, il se sentait de plus en plus envahi par des idées inaccoutumées, bizarres et compliquées, semblables à celles qui l’avaient tant bouleversé pendant ses arrêts le mois précédent. Elles l’accaparaient surtout après le service, quand au crépuscule il errait silencieusement dans son jardin sous les arbres touffus, et que, triste et solitaire, il prêtait l’oreille au bourdonnement des scarabées et contemplait le ciel rose et serein qui, lentement, s’assombrissait.
Cette nouvelle vie intérieure l’étonnait par sa richesse de sensations. Autrefois il n’eût jamais soupçonné quelles joies, quelle puissance, quel profond intérêt recèle cette chose si simple et si ordinaire qu’est la pensée humaine.
Il était maintenant décidé à ne plus rester dans l’armée et à donner sa démission, dès qu’il aurait terminé les trois années de service qu’il devait à l’État en échange de l’instruction gratuite reçue dans une école militaire. Mais il n’avait aucune idée de ce qu’il allait faire dans la vie civile. Il songeait successivement à l’accise, aux chemins de fer, au commerce, se demandait s’il pourrait remplir les fonctions de gérant de propriétés, ou bien entrer dans un ministère. Il se rendit ainsi compte pour la première fois de la diversité d’occupations et de professions auxquelles se livrent les hommes. « D’où nous viennent donc, pensait-il, toutes ces spécialités ridicules, stupides, dégoûtantes ou monstrueuses ? Par exemple, comment a-t-on fait pour découvrir les métiers de geôlier, d’acrobate, de pédicure, de bourreau, de vidangeur, de tondeur de chiens, de gendarme, de prestidigitateur, de prostituée, d’étuviste, de vétérinaire, de fossoyeur, d’appariteur ? N’y a-t-il donc aucun caprice humain, — si futile, si fortuit, si vicieux, si arbitraire qu’il puisse être — qui ne trouve tout de suite un servile exécuteur ?
Ce qui le frappait encore, au cours de ses méditations, c’était que la plupart des professions libérales se fondaient uniquement sur le manque de confiance en l’honnêteté de l’homme et par conséquent servaient ses défauts et ses vices. A quoi bon des employés de bureau, des comptables, des fonctionnaires, des agents de police, des douaniers, des contrôleurs, des inspecteurs, des surveillants, si l’humanité était parfaite ?
Il pensait aux prêtres, aux médecins, aux professeurs, aux avocats, aux juges, à tous ces hommes que leurs occupations obligent à entrer en communion intime avec les âmes, les idées, les douleurs de leurs semblables. Et Romachov arrivait à constater avec stupéfaction que les hommes de cette catégorie étaient justement les premiers à endurcir leur cœur, à se laisser aller, à se raidir dans un glacial formalisme, à s’engourdir dans une honteuse et routinière insouciance. Il songeait à l’autre catégorie : celle qui se charge de l’organisation du bien-être extérieur terrestre : ingénieurs, architectes, inventeurs, industriels. Mais ceux-là, dont la communauté d’efforts aurait pu rendre la vie humaine si facile et si merveilleuse, ne sacrifiaient qu’au veau d’or. Tous, ils tremblaient pour leur peau, tous se laissaient dominer par l’amour bestial de leurs enfants, de leur tanière ; tous avaient peur de vivre, d’où leur pusillanime attachement à l’argent. Qui donc enfin prendrait en pitié la détresse des Khliebnikov, qui les nourrirait, les instruirait et leur dirait : « Donne-moi ta main, frère ? »