Ainsi, à pas encore indécis, Romachov avançait progressivement sur le chemin de ses méditations. Il approfondissait de plus en plus les problèmes de l’existence. Autrefois, tout lui semblait si simple. Il divisait le monde en deux parties inégales : dans la première, il rangeait les officiers, caste peu nombreuse, à qui le prestige magique de l’uniforme semblait conférer le monopole de l’honneur, de l’autorité, de la bravoure, de la force physique et de la fierté arrogante ; la deuxième, la plus nombreuse, comprenait la foule impersonnelle des civils, des pékins, des civelots. On les méprisait, on considérait comme très crâne de les injurier ou de les battre à propos de rien ; de les insulter en leur éteignant, par exemple, une cigarette contre le nez, ou bien en leur enfonçant le haut-de-forme jusqu’aux oreilles, et dès l’école pareils exploits excitaient l’enthousiasme de ces blancs-becs de iounkers. Et maintenant qu’il s’éloignait un peu de la réalité, et l’observait comme à travers quelque secret judas, Romachov commençait à se rendre compte que la vie militaire et sa gloire illusoire reposaient sur un cruel et honteux malentendu.
« Comment, se demandait Romachov, peut-il exister une classe d’individus qui, sans être d’aucune utilité en temps de paix, mange le pain et la viande d’autrui, se sert des vêtements d’autrui, habite les demeures d’autrui, et qui, en temps de guerre, s’en va stupidement tuer ou estropier ses semblables ? »
Et il constatait de plus en plus nettement que l’homme n’a que trois grandes et fières vocations : la science, les arts et le travail physique libre. Il eut de nouveau des velléités de se tourner vers la littérature. Parfois, quand il lui arrivait de lire un livre où se manifestait une réelle inspiration, il s’écriait : « Mon Dieu, que c’est simple : c’est justement ce que je pense, ce que j’éprouve, je pourrais en faire autant ! » Il méditait d’écrire une nouvelle ou un grand roman qui aurait eu pour sujet l’horreur et l’ennui de la vie militaire. Dans sa tête, tout s’arrangeait le mieux du monde : les peintures étaient colorées, les types vivants, le récit se développait suivant une trame capricieusement harmonieuse ; nul travail n’était plus gai ni plus captivant. Mais sur le papier, son œuvre ressortait pâle, enfantine, maladroite, ampoulée, banale. Dans le feu de la composition, il ne remarquait pas ces défauts, mais dès qu’il comparait ce qu’il écrivait à la moindre page d’un grand auteur russe, il se sentait envahi par le découragement, la honte et le dégoût de son art.
Hanté de ces idées, il errait souvent à travers la ville pendant les tièdes nuits de la fin mai. Sans qu’il s’en rendît compte, il choisissait toujours la même route, qui le conduisait du cimetière juif à la digue, puis au remblai du chemin de fer. Parfois, absorbé par ce passionnant travail de tête si nouveau pour lui, il ne s’apercevait pas du chemin parcouru, puis, revenant subitement à lui, et comme s’éveillant, il était très étonné de se voir à l’autre bout de la ville.
Chaque nuit, il passait sous les fenêtres de Chourotchka. Il glissait furtivement le long du trottoir d’en face, retenant sa respiration, et sentant battre son cœur, comme s’il commettait quelque secret et honteux délit. Quand la lumière s’éteignait au salon des Nicolaiev et que les vitres noires des fenêtres réverbéraient les rayons de lune, il s’approchait contre la palissade, les mains serrées sur la poitrine, et murmurait cette invocation :
— Dors, ma beauté ; dors, mon amour. Je suis tout près. Je veille sur toi !
A ces instants, il sentait des larmes sourdre à ses paupières, mais des profondeurs de son être, une aveugle et bestiale jalousie de mâle surgissait, mêlée à des flots de tendresse, d’abnégation et de dévouement.
Un soir, Nicolaiev fut invité à jouer au vinte chez le colonel. Romachov était au courant de cette invitation. En faisant sa promenade habituelle, il sentit monter d’un jardin voisin une odeur épicée, voluptueuse, l’odeur des narcisses. Il sauta la palissade et, dans l’ombre, cueillit dans une plate-bande en se salissant les mains une grosse poignée de ces fleurs blanches, délicates et humides. La fenêtre de la chambre à coucher de Chourotchka était ouverte ; elle donnait sur la cour et n’était pas éclairée. Avec une hardiesse qu’il ne se connaissait pas, Romachov entr’ouvrit la petite porte grinçante, se glissa dans la cour, s’approcha du mur et jeta les fleurs dans la pièce. Rien ne bougea. Durant trois minutes, Romachov attendit : le battement de son cœur eût pu s’entendre de la rue. Puis, se rapetissant, rouge de honte, il sortit dans la rue sur la pointe des pieds.
Le lendemain, il reçut de Chourotchka un petit mot bref et mécontent :
« Ne recommencez plus jamais. Les tendresses dans le goût de Roméo et Juliette sont ridicules surtout dans un régiment de ligne. »