Ce fut une soirée bruyante, folle et désordonnée. On but d’abord au mess ; puis on alla en voiture avaler un punch au buffet de la gare, pour retourner ensuite au mess. Au début, Romachov se surveillait. Il s’en voulait d’avoir cédé et ressentait cette impression de dégoût et de malaise qu’éprouve tout homme sensé au milieu d’ivrognes. Les rires lui paraissaient peu naturels, les chants faux, les plaisanteries triviales. Mais le vin chaud qu’il but à la gare lui tourna subitement la tête et le remplit d’une joie bruyante, convulsive. Une nuée grise, faite de millions de paillettes scintillantes, lui couvrit le regard et tout lui parut amusant et parfait.
Les heures passaient comme des secondes : en voyant allumer les lampes, Romachov se rendit vaguement compte que la nuit était venue.
— Messieurs, si nous rendions une visite à ces demoiselles ? proposa quelqu’un. Si nous allions tous chez la Schleifer ?
— C’est cela, chez la Schleifer, chez la Schleifer ! Hourra !
Tout le monde s’agita, dans un bruit de gros rires et de chaises renversées. Tout marchait à souhait ce soir-là. Des phaétons à deux chevaux étaient déjà à la porte, sans que personne sût qui les avait commandés. Depuis un certain temps déjà la raison de Romachov s’effondrait par moments en des gouffres d’ombre d’où elle remontait plus lucide que jamais. Il se vit subitement assis en voiture à côté de Vietkine. Sur la banquette de devant avait pris place un troisième individu dont Romachov dans l’ombre de la nuit n’arrivait pas à distinguer le visage, bien qu’il se penchât vers lui en chancelant. Ce visage sombre tantôt s’allongeait, tantôt devenait de la grosseur d’un poing ; mais toujours il lui paraissait très familier. Soudain Romachov partit d’un rire d’automate dont il perçut les éclats comme si quelqu’un d’autre eût ri à ses côtés.
— Tu mens, Vietkine ; je sais, frère, où nous allons, dit-il de l’air malin d’un ivrogne. Toi, mon vieux, tu me conduis chez les femmes. Je le sais, mon vieux.
Un autre équipage les dépassa dans un bruit assourdissant. Romachov aperçut vaguement, à la lueur des lanternes, les chevaux bais qui galopaient sans ensemble, le cocher qui faisait tournoyer son fouet au-dessus de sa tête, et quatre officiers qui, cahotés sur leurs sièges, criaient et sifflaient à l’envi.
Romachov eut un éclair de raison, d’une intense lucidité. Ainsi donc il se rendait dans un endroit où des femmes donnent au premier venu leur corps, leurs caresses, le grand mystère de leur amour. « Pour de l’argent, pour un instant ! Oh ! qu’est-ce que cela fait ! Les femmes ! les femmes ! » criait au fond de son être une voix impatiente, douce et sauvage à la fois. Tel un son lointain à peine perceptible, la pensée de Chourotchka venait se mélanger à cette voix ; dans cette coïncidence, il n’y avait rien de bas, d’offensant, mais au contraire quelque chose de réconfortant, de désiré, d’émouvant, qui lui caressait doucement, agréablement, le cœur.
Il allait arriver chez ces êtres inconnus, bizarres, mystérieux et attirants, chez les femmes ! Et le rêve secret deviendrait une réalité, et il les regarderait, les prendrait dans ses bras, écouterait leur chant et leur rire tendre, et ce lui serait un incompréhensible, mais délicieux soulagement à cette passion délirante qui l’attirait vers une seule femme au monde, vers elle, vers Chourotchka ! Mais il ne se fixait encore aucun but bien défini. Repoussé par une femme, il se sentait irrésistiblement entraîné vers l’amour simple, franc, sans voiles, comme dans les nuits froides les oiseaux de passage sont attirés par les feux d’un phare. Rien de plus.
Les chevaux tournèrent à droite. Le heurt des roues sur le pavé et le grincement des essieux cessèrent subitement. La voiture était fortement cahotée dans les ornières d’un chemin en pente. Romachov ouvrit les yeux. Une profonde vallée s’ouvrait à ses pieds, dans laquelle errait une multitude de petits feux : ils s’évanouissaient derrière les arbres et les maisons invisibles pour réapparaître bientôt : on eût dit une fantastique procession aux flambeaux. Un moment, souffla une brise chaude parfumée d’absinthe ; puis une grosse branche noire frôla les têtes et aussitôt les voyageurs sentirent tomber sur eux un froid humide, semblable à l’émanation d’une vieille cave.