— Où allons-nous ? interrogea de nouveau Romachov.
— A Zavalié ! cria l’officier assis sur la banquette de devant, et Romachov se dit tout étonné :
« Ah ! mais, c’est le lieutenant Épifanov. Nous allons chez la Schleifer. »
— N’y êtes-vous donc jamais allé ? s’enquit Vietkine.
— Que le diable vous emporte tous deux ! cria Romachov.
Mais Épifanov dit en riant :
— Écoutez, Iouriï Alexéievitch, voulez-vous que nous leur disions que vous y venez pour la première fois ? « Ah ! pas possible ! mon chéri ! mon petit cœur ! » Elles aiment ça. Qu’est-ce que cela peut vous faire ?
D’impénétrables ténèbres enveloppèrent de nouveau la raison de Romachov. Et, subitement, sans interruption aucune, il se vit dans une grande salle parquetée, avec des chaises viennoises le long des murs, et deux grands trumeaux dorés. De longues portières d’indienne rouge avec des bouquets jaunes masquaient la porte d’entrée et trois autres conduisaient dans de petites chambres sombres. Des rideaux du même genre flottaient aux fenêtres ouvertes sur l’obscurité d’une cour. Des lampes étaient accrochées aux murs ; la pièce était claire, mais enfumée et remplie d’une odeur âcre de cuisine juive, à laquelle se mêlait par instants une fraîche senteur d’herbe mouillée et d’acacia, qui pénétrait par les fenêtres avec des bouffées d’air printanier.
Il y avait là une dizaine d’officiers. Chacun d’eux paraissait chanter, crier, et rire en même temps. Romachov, un sourire de naïve félicité aux lèvres, errait de l’un à l’autre, reconnaissant avec une joyeuse surprise, comme s’il les voyait pour la première fois de la journée : Bek-Agamalov, Lbov, Vietkine, Épifanov, Artchakovskiï, Olizar, d’autres encore. Le capitaine Lechtchenko était présent ; il se tenait près de la fenêtre avec son air éternellement humble et triste. Sur la table, apparurent comme par enchantement — tout dans cette soirée ne s’opérait-il pas par magie ? — des bouteilles de bière et des flacons d’une épaisse liqueur de cerises. Romachov but, trinqua, embrassa son voisin et sentit que ses mains et ses lèvres étaient devenues visqueuses et sucrées.
Cinq ou six femmes se trouvaient au milieu des officiers. L’une d’elles paraissait avoir quatorze ans : habillée en page, sanglée dans un maillot rose, elle était assise sur les genoux de Bek-Agamalov et jouait avec ses aiguillettes. Une autre grosse blonde, en corsage de soie rouge et jupe foncée, dont le beau visage poudré s’ornait d’épais sourcils noirs, s’approcha de Romachov.