— Mon petit homme, pourquoi êtes-vous si triste ? Venez dans ma chambre, dit-elle à voix basse.

Elle s’assit avec désinvolture sur le coin de la table, entrecroisant les jambes. Romachov discerna sous sa jupe les contours d’une puissante cuisse ronde. Ses mains tremblèrent et une sensation de froid lui vint à la gorge. Il demanda timidement :

— Comment vous appelez-vous ?

— Moi ? Malvina… Indifférente, elle se détourna de l’officier en balançant les jambes. — Offrez-moi une cigarette !

Deux musiciens juifs surgirent on ne sait d’où ; l’un avec un violon, l’autre avec un tambourin. Aux accents fastidieux d’une polka mal jouée, Olizar et Artchakovskiï se mirent à danser le cancan. Ils sautaient l’un devant l’autre, tantôt sur une jambe, tantôt sur l’autre, claquaient des doigts, puis reculaient en écartant les genoux et en se mettant les pouces sous les bras. Avec de grossiers gestes cyniques, ils tortillaient les reins et penchaient indécemment le corps en avant et en arrière. Tout à coup, Bek-Agamalov sauta de sa chaise et cria d’une voix forte, cassante, exaltée :

— Au diable les civelots ! Dehors, immédiatement ! Filez… filez !

Deux civils se tenaient dans l’encadrement de la porte d’entrée : tous les officiers du régiment les connaissaient, car ils venaient souvent aux soirées du mess. C’étaient des jeunes gens bien élevés, l’un fonctionnaire des finances, l’autre frère de l’huissier du tribunal, petit propriétaire des environs.

Le fonctionnaire eut sur son visage pâle un sourire forcé et insinua poliment en s’efforçant de prendre un ton dégagé :

— Permettez-nous, messieurs, de rester en votre compagnie. Vous me connaissez, messieurs… Je suis Doubetskiï… messieurs… Nous ne vous gênerons pas, messieurs !

— Plus on est de fous, plus on rit ! ajouta le frère de l’huissier en riant gauchement.