— A la porte ! cria Bek-Agamalov. Marche !…

— Messieurs, débarrassez-nous des civelots ! ricana Artchakovskiï.

Un brouhaha s’éleva. Dans la pièce, ce fut un hurlement, un trépignement, un remue-ménage général. Des nuages de poussière tournoyaient. Les lampes lancèrent en fumant de petites langues de feu vers le plafond. L’air frais du dehors entrait à flots et fouettait les visages. Les civils étaient déjà dans la cour, d’où s’élevaient leurs voix apeurées, pleurnichardes, tremblant de rage impuissante :

— Nous n’en resterons pas là ! Nous irons nous plaindre au colonel du régiment. Nous écrirons au gouverneur…

— Hou… hou… hou… taïaut, taïaut, taïaut ! beuglait Vietkine à la fenêtre.

Il semblait à Romachov que les incidents de la journée se succédaient sans interruption et sans aucun lien ; il croyait voir dérouler sous ses yeux une bande bigarrée sur laquelle on aurait collé des images stupides, monstrueuses, cauchemaresques. Le violon reprit son grincement monotone, et le tambourin son tremblement sourd. Un officier, tunique bas, en chemise, dansait au milieu de la pièce ; il tombait à chaque instant sur ses talons et se retenait de la main au plancher. Une belle petite femme maigre, que Romachov n’avait pas encore remarquée, aux cheveux dénoués et aux clavicules saillantes, enlaçait de ses deux bras nus le cou du sombre Lechtchenko et s’efforçait de dominer la musique et les cris en lui chantant dans l’oreille d’une voix criarde :

Si jamais un jour tu meurs de langueur,

Effroyable alors sera ta pâleur,

Ta chambre sera remplie de docteurs…

Bobétinskiï s’amusait à jeter la bière de son verre par-dessus la cloison basse d’une des petites chambres sombres, et la voix mécontente d’un homme à moitié endormi disait en grognant :