— Mais… messieurs… cessez… cessez donc ! Qui fait cela ?… Quelle cochonnerie !…
— Y a-t-il longtemps que vous êtes ici ? demanda Romachov à la femme au corsage rouge et, à la dérobée, d’un geste craintif, il lui posa la main sur sa jambe tiède et ferme. Elle lui répondit quelque chose qu’il n’entendit pas. Son attention fut attirée par une scène sauvage. Le sous-enseigne Lbov poursuivait à travers la salle un des musiciens qu’il frappait sur la tête à coups de tambourin. Le Juif poussait de petits gémissements plaintifs et, lançant derrière lui des regards terrifiés, se jetait d’un coin dans un autre, en ramassant les longs pans de sa redingote. Tout le monde riait. Artchakovskiï, à force de pouffer, tomba à terre et, les larmes aux yeux, il se roulait en tous sens. Puis, on entendit les cris perçants de l’autre musicien. Quelqu’un venait de lui arracher des mains son violon et de le jeter violemment contre le parquet. La table de l’instrument se brisa en miettes avec un fracas sonore, dont les sons se mêlèrent bizarrement aux cris désespérés du Juif. Puis ce fut pour Romachov une nouvelle période d’oubli. Et soudain il eut une vision de délire : toutes les personnes présentes couraient, gesticulaient, vociféraient. Un cercle étroit pressait Bek-Agamalov, puis s’ouvrait précipitamment.
— Tout le monde à la porte ! Je ne veux personne ! hurlait rageusement Bek-Agamalov.
Il grinçait des dents, secouait les poings et tapait des pieds. Son visage était cramoisi : deux veines, grosses comme des lacets, se gonflaient sur son front. Il baissait la tête d’un air menaçant et ses yeux ronds sortis de l’orbite brillaient d’un éclat terrifiant. Il semblait avoir perdu l’usage de la parole et rugissait comme une bête furieuse d’une voix féroce et vibrante :
— A-a-a-a-a !…
Tout à coup, d’un geste rapide et inattendu, penchant adroitement le corps à gauche, il sortit son sabre du fourreau et, dans un sifflement aigu, le fit tournoyer au-dessus de sa tête. Les assistants s’enfuirent par les portes et les fenêtres. Les femmes poussaient des glapissements hystériques. Les hommes se bousculaient les uns les autres. Romachov fut entraîné rapidement vers la porte, où quelqu’un, en fuyant, lui écorcha la joue jusqu’au sang avec un bouton ou l’extrémité d’une patte d’épaule. Aussitôt retentirent dans la cour des voix inquiètes et précipitées qui s’interrompaient mutuellement. Romachov resta seul près de la porte.
— Je vais sabrer !… criait Bek-Agamalov entre ses dents.
La vue de la terreur générale augmentait son ivresse. Dans sa frénésie il mit, en quelques coups de sabre, une table en miettes, puis, se jetant sur la glace, la fit voler en éclats qui s’éparpillèrent, pluie scintillante irisée, dans tous les coins. D’un seul coup il abattit les bouteilles et les verres qui se trouvaient sur une autre table.
Mais, tout à coup, s’éleva une voix perçante, effrontée :
— Imbécile ! goujat !…