C’était la petite femme aux cheveux défaits qui, tout à l’heure encore, enlaçait Lechtchenko de ses bras nus. Romachov ne l’avait pas encore aperçue. Elle se tenait dans le coin, derrière le poêle, les poings sur les hanches, penchée en avant et criait sans s’arrêter, d’une voix de poissarde :
— Imbécile ! goujat ! mufle ! A qui fais-tu peur ? Imbécile ! imbécile ! imbécile !…
Bek-Agamalov fronça les sourcils et, tout décontenancé, baissa son sabre. Romachov vit son visage blêmir peu à peu, et, dans ses yeux, une sinistre lueur jaune s’allumer. Cependant il fléchissait de plus en plus les jambes, rentrait le cou et se repliait sur lui-même, comme une bête fauve, prête à bondir.
— Tais-toi ! cracha-t-il d’une voix enrouée.
— Imbécile ! Butor ! Sale Arménien ! Je ne me tairai pas ! Imbécile ! Imbécile !… criait la femme, frissonnant de tout le corps à chaque exclamation.
Romachov se sentait lui-même pâlir de plus en plus à chaque minute. Il éprouva dans la tête son habituelle sensation de vide et d’impondérabilité. Un étrange mélange de frayeur et d’allégresse souleva son âme, telle une vague écumante. Il voyait que Bek-Agamalov ne quittait pas la femme du regard et relevait lentement son sabre. Un élan subit de hardiesse entraîna Romachov. Il se jeta résolument en avant ; il entendit Bek-Agamalov prononcer furieusement :
— Tu ne te tairas pas ? Pour la dernière fois, je te…
Romachov saisit Bek-Agamalov par le poignet avec une force qu’il ne soupçonnait pas. Durant quelques secondes, les deux officiers se regardèrent sans broncher, les yeux dans les yeux. Romachov entendait la respiration bruyante de Bek-Agamalov semblable à l’ébrouement d’un cheval ; il voyait ses terribles prunelles étincelantes, ses mâchoires blanches qui se heurtaient en grinçant, mais il sentait que la flamme de démence s’éteignait peu à peu sur ce visage déformé. Et il éprouvait une délicieuse angoisse à se sentir entre la vie et la mort et à savoir qu’il sortirait victorieux de la lutte. Tous ceux qui, de l’extérieur, assistaient à cette scène, se rendirent compte du danger qu’il courait. Dans la cour, derrière les fenêtres, le silence tomba, et soudain, tout à côté, dans l’ombre proche, un rossignol modula ses trilles insouciants et sonores.
— Lâche-moi ! laissa enfin échapper Bek-Agamalov d’une voix sourde.
— Bek, tu ne vas pas frapper une femme ! dit tranquillement Romachov. Bek, tu le regretterais toute ta vie. Tu ne frapperas pas !…