Les dernières lueurs de la folie s’éteignirent dans les yeux de Bek-Agamalov. Romachov eut un rapide battement de paupières et soupira longuement comme après une syncope. Son cœur se mit à battre à coups rapides et irréguliers comme pendant une frayeur et sa tête s’alourdit.
— Lâche-moi ! — cria encore une fois Bek-Agamalov en retirant violemment son bras.
Romachov sentait qu’il n’avait plus la force de résister à Bek, mais il ne le craignait plus : il dit d’une voix pleine de douceur et de compassion, en touchant à peine l’épaule de son camarade :
— Pardonnez-moi… mais, plus tard, vous me remercierez.
Bek-Agamalov remit brusquement son sabre au fourreau.
— Bien ! Que le diable l’emporte ! cria-t-il toujours avec colère, mais aussi avec un peu d’affectation et de confusion. Nous règlerons cela ensemble. Vous n’avez pas le droit !…
Tous les spectateurs de cette scène comprirent que le danger était passé. Avec des éclats de rire forcés, ils rentrèrent en foule dans la salle et avec une amicale familiarité entreprirent d’apaiser Bek-Agamalov. Mais le beau feu de celui-ci était tombé ; son visage assombri prenait une expression de fatigue et de dédain.
La Schleifer apparut : une grosse dame, aux énormes seins, aux yeux durs, sans cils, cernés de poches sombres. Elle courait de l’un à l’autre, tirant chaque officier par la manche ou par les boutons de sa tunique, et disait d’une voix pleurarde :
— Mais, messieurs, qui va me payer tout cela : la glace, la table, les boissons et les demoiselles ?
Et de nouveau, il se trouva, comme par enchantement, quelqu’un pour discuter avec elle. Tous les autres officiers partirent ensemble. L’air pur et frais de cette nuit de mai entrait doucement dans la poitrine de Romachov, emplissait tout son être d’un frais et joyeux frémissement. Il lui sembla que toutes traces d’ivresse disparaissaient de son cerveau comme effacées par une éponge humide.