Bek-Agamalov s’approcha et le prit par le bras.

— Romachov, proposa-t-il, vous montez avec moi ?

Et, pendant qu’assis à ses côtés, Romachov regardait les chevaux qui, leurs larges croupes rejetées en arrière, enlevaient, dans un galop irrégulier, la voiture le long de la côte, Bek-Agamalov trouvait à tâtons la main de son camarade et la lui serrait fortement, longuement, jusqu’à lui faire mal. Il n’y eut pas entre eux d’autre explication.

XIX

Mais les officiers, encore mal remis de leur récente émotion, se montraient nerveux et surexcités. En cours de route, pour retourner au mess, leur conduite fut scandaleuse. Ils hélaient les Juifs qui passaient, les obligeaient à s’approcher, leur enlevaient leur casquette et laissaient partir le fiacre ; puis ils jetaient plus loin la casquette sur un arbre. Bobétinskiï rossa le cocher de sa voiture. Tous chantaient et criaient stupidement. Seul Bek-Agamalov, assis à côté de Romachov, se tut tout le long du chemin.

Malgré l’heure avancée, le mess était encore éclairé et plein de monde. Dans la salle de jeu, dans la salle à manger, au buffet, au billard, partout se pressaient des hommes saturés de vin et de tabac, la tunique déboutonnée, les yeux mornes et les gestes mous. Romachov, en saluant plusieurs officiers, fut surpris d’apercevoir parmi eux, assis près d’Ossadtchiï, Nicolaiev, ivre et tout rouge, mais maître de lui. Quand Romachov, en contournant la table, s’approcha de lui, Nicolaiev lui jeta un coup d’œil rapide, et détourna la tête pour ne pas être obligé de lui serrer la main, affecta de prendre un grand intérêt à la conversation de son voisin.

— Vietkine, venez chanter ! cria Ossadtchiï, par-dessus la tête de ses camarades.

— Chan-t-ons quel-que cho-se ! entonna Vietkine sur un motif d’antienne.

— Chan-t-ons quel-que cho-se ! Chan-t-ons quel-que cho-se !… répétèrent les autres en chœur.

— Derrière l’enclos de mon curé, psalmodia Vietkine.