Derrière l’enclos de mon curé

Pope et diacre se sont chamaillés,

Et le sacriste s’en est mêlé…

Tape dessus, Nitchipor, tape dessus…

— Tape dessus, Nitchipor, tape dessus ! reprit avec un ensemble parfait le chœur soutenu et comme réchauffé par la basse chantante d’Ossadtchiï.

Vietkine dirigeait, debout sur une table, les bras étendus sur la tête des chanteurs. Il roulait des yeux tantôt terribles, tantôt caressants et approbateurs, s’emportait contre ceux qui chantaient faux et retenait les emballés d’un imperceptible tremblement de sa main tendue.

— Capitaine Lechtchenko, vous chantez faux ! Un ours a dû vous marcher sur l’oreille ! Taisez-vous ! — cria Ossadtchiï ! — Messieurs, taisez-vous donc ! Ne hurlez pas quand on chante autour de vous.

La fumée du tabac irritait les yeux. La toile cirée de la table était gluante et Romachov se rappela qu’il ne s’était pas lavé les mains de la soirée. Il sortit, traversa la cour et se dirigea vers la pièce appelée « chambre des officiers » dans laquelle il y avait un lavabo. C’était un réduit nu et froid à une seule fenêtre. Deux lits s’y faisaient face, séparés par une table de nuit, comme dans les hôpitaux. On n’en changeait jamais les draps, pas plus qu’on ne balayait ni n’aérait la chambre. Aussi y respirait-on une odeur lourde de renfermé, de linge sale, de tabac et de vieilles bottes. Cette pièce était destinée aux officiers des détachements éloignés, que des affaires de service appelaient pour quelques jours à la portion centrale du régiment. Mais d’ordinaire elle ne servait que pour y déposer pendant les soirées les officiers par trop ivres, deux ou trois sur chaque lit. Aussi l’appelait-on encore la « Morgue » : ironie involontairement cruelle, car depuis que le régiment était en garnison dans cette ville, plusieurs officiers et une ordonnance s’étaient suicidés précisément sur ces deux lits. Il ne se passait d’ailleurs pas d’année sans qu’il y eût au régiment quelque suicide d’officier.

Lorsque Romachov entra à la « Morgue », deux hommes étaient assis à la tête des lits, près de la fenêtre. La chambre n’était pas éclairée : Romachov ne s’aperçut de leur présence que par le léger bruit qu’ils faisaient, et ne les reconnut qu’après s’être approché tout près d’eux. C’étaient le capitaine en second Klodt, un alcoolique et un voleur, relevé du commandement de sa compagnie, et le sous-enseigne Zolotoukhine, grand diable d’âge mur, déjà chauve, le type de l’éternel enseigne, grand joueur, grand jureur, grand buveur et faiseur d’esclandres. Sur la table entre eux deux miroitait faiblement une bouteille d’eau-de-vie flanquée d’une assiette vide et de deux verres pleins. Il n’y avait pas trace d’autres victuailles. Tous deux se taisaient, comme désireux de cacher leur présence au camarade qui venait d’entrer et, quand Romachov se pencha pour les reconnaître, ils sourirent d’un air malin en regardant le plancher.

— Mon Dieu ! que faites-vous ici ? demanda Romachov effrayé.