— Chut ! dit Zolotoukhine d’un air mystérieux, en l’arrêtant du doigt levé. Attendez, ne nous troublez pas.
— Doucement, murmura sèchement Klodt.
Soudain on entendit le roulement lointain d’une charrette. Aussitôt les deux compères levèrent vivement leurs verres, les choquèrent l’un contre l’autre et les vidèrent simultanément.
— Mais enfin, qu’est-ce que cela signifie ? s’écria Romachov inquiet.
— Mon cher… chuchota d’un air important Klodt : chaque roulement de voiture nous sert de hors-d’œuvre. Fendrik, continua-t-il en s’adressant à Zolotoukhine, maintenant comment allons-nous boire ? Veux-tu que nous vidions notre verre chaque fois que la lune apparaîtra ? Veux-tu ?
— Nous l’avons déjà fait, répliqua sérieusement Zolotoukhine en regardant l’étroit croissant qui, bas sur le ciel, poursuivait au-dessus de la ville sa marche ennuyée. — Attendons. Peut-être qu’un chien aboiera… Alors, au premier aboiement, un verre. Tais-toi.
Ils causaient ainsi à voix basse, penchés l’un sur l’autre, tout entiers absorbés par cette lugubre facétie d’ivrognes. Cependant, assourdis par les murs, montaient de la salle à manger les accents d’un chant d’église, triste et harmonieux comme une lointaine lamentation funèbre.
Romachov leva les bras et se prit la tête dans les mains :
— Au nom de Dieu, laissez ce jeu : c’est effrayant ! dit-il angoissé.
— Que le diable t’emporte ! hurla Zolotoukhine. Non, attends, frère ! avant de partir, il faut trinquer avec les galants hommes que nous sommes. Non, non… tu ne nous rouleras pas. Tenez-le, capitaine ; moi, je vais fermer la porte.