Ils sautèrent tous deux de leurs lits et, dans un ricanement fou, se mirent en devoir d’attraper Romachov. Cette chambre sombre et puante, cette ribote secrète et fantastique dans l’obscurité nocturne, ces deux déséquilibrés, tout cela pris ensemble produisit sur Romachov une impression d’horreur, de mort et de démence. Il poussa un cri perçant, se débarrassa de Zolotoukhine et sortit de la « Morgue » en frissonnant.
Il sentait qu’il ferait bien de rentrer chez lui, mais un sentiment incompréhensible le poussa de nouveau dans la salle à manger. Beaucoup d’officiers sommeillaient, assis sur des chaises ou sur les rebords des fenêtres. La chaleur était insupportable, et malgré les fenêtres ouvertes, les lampes et les bougies brûlaient d’une flamme immobile. Les domestiques harassés dormaient debout, bâillant à chaque instant, mais des seules narines, sans desserrer les mâchoires. Cependant la lourde beuverie générale ne prenait pas fin.
Vietkine, debout sur la table, chantait de sa voix sentimentale de ténor :
Co-o-mme les flots rapi-i-des
Les jou-u-rs de notre vi-i-e…
De nombreux officiers du régiment appartenaient à des familles ecclésiastiques, aussi chantait-on bien, même aux heures d’ivresse. Bien souvent un air touchant, simple et triste ennoblissait des paroles triviales. Alors chacun étouffait dans cette pièce sans air, à plafond bas, dans cette ambiance étroite, mesquine, stupide.
Tu mourras, on t’enterrera,
Nul de toi ne se souviendra…
chantait avec expression Vietkine, et les accents émus de sa voix mêlée à l’ensemble harmonieux du chœur, faisaient venir des larmes dans ses bons yeux bêtes.
Artchakovskiï chantait avec soin les répons. Afin de faire vibrer sa voix, il secouait de ses deux doigts sa pomme d’Adam. De sa basse profonde et traînante Ossadtchiï accompagnait le chœur, et les autres voix paraissaient se noyer dans ces sons d’orgues comme en de sombres vagues.