Après cette complainte, il y eut un moment de silence. Tous, à travers les fumées de l’ivresse, se plongèrent dans leurs réflexions. Soudain, Ossadtchiï, les yeux baissés, entonna à mi-voix :
« Vous tous qui avez suivi la voie douloureuse et étroite à l’instar d’un joug… »
— Quand donc finirez-vous ? observa quelqu’un d’un ton chagrin. Vous ne sortez pas de ce Requiem. C’est la dixième fois que vous le reprenez !
Mais les autres avaient déjà commencé l’accompagnement et dans l’infecte salle à manger enfumée, empestée, retentirent les accents purs et clairs de l’office des morts de saint Jean Damascène, empreints d’une si chaleureuse, si sensuelle tristesse, d’un si profond, si passionné regret de la vie !
« Vous qui avez cru en moi, venez et réjouissez-vous, car je vous ai préparé les honneurs et les couronnes célestes. »
Et aussitôt Artchakovskiï, qui connaissait la liturgie aussi bien qu’un diacre, chanta le répons :
« Prions tous de toute notre âme. »
Tous les morceaux du service funèbre y passèrent en entier. Et quand arriva le tour de la dernière imploration, Ossadtchiï, la tête baissée, le cou tendu, une lueur d’effrayante méchanceté dans ses yeux tristes, psalmodia d’une voix profonde, vibrante comme les cordes d’une contrebasse, les dernières paroles :
« Donnez, Seigneur, la vie et le repos éternels à votre défunt esclave Nicéphore… — ici Ossadtchiï lança un effroyable et cynique juron — et que son souvenir vive éternellement parmi nous ! »
Romachov se dressa d’un bond, furieux et, de toutes ses forces, frappa du poing sur la table.