— Je ne tolèrerai pas cela ! Silence ! — cria-t-il d’une voix perçante, où vibraient des notes tristes. — Pourquoi se moquer ? Capitaine Ossadtchiï, vous n’avez pas du tout envie de rire, vous souffrez, vous avez peur ! Je le sais. Je sais ce que vous éprouvez dans votre for intérieur.
Au milieu du silence général, une voix s’éleva indécise :
— Il est ivre ?
Mais ensuite, de même que, quelques heures auparavant chez la Schleifer, tous frémirent, hurlèrent, bondirent et se confondirent en une masse bigarrée, criarde et tourbillonnante. En sautant à terre, Vietkine heurta de la tête la suspension, qui se mit à décrire des zigzags dans l’espace, et les ombres des hommes affolés, tantôt s’allongeant démesurément, tantôt se rapetissant au point de disparaître sous le parquet, se mélangeaient dans un tremblotement sinistre le long des murs blancs et du plafond.
Les événements se précipitaient, absurdes et irréparables. On eût dit qu’un malin démon, stupide et gouailleur, se fût emparé de ces malheureux, ivres et surexcités, et les forçât à proférer des obscénités et à faire des gestes laids et inconvenants.
Au milieu de cet enfer, Romachov vit subitement à côté de lui, une face distorse et hurlante, qu’il ne reconnut pas tout d’abord, tant elle était déformée et enlaidie par la colère. C’était Nicolaiev qui, la bave aux lèvres, et un spasme nerveux à la joue gauche, lui criait :
— C’est vous qui déshonorez le régiment ! vous n’avez pas le droit de parler ! Vous et autres Nazanskiï ! Sale blanc-bec !
Romachov sentit quelqu’un qui le tirait doucement en arrière. Il se retourna et reconnut Bek-Agamalov, mais pâlissant à l’idée de ce qui allait se passer, il dit d’une voix faible et enrouée avec un pauvre et douloureux sourire :
— Mais que vient faire ici Nazanskiï ? Peut-être avez-vous des motifs secrets d’être mécontent de lui ?
— Je vous taperai sur la gueule ! lâche ! crapule ! mufle ! aboya Nicolaiev.