— En vérité, je n’ai pas le droit de vous parler. Mais au diable tous ces raffinements français ! Il est impossible de réparer ce qui est arrivé. Je vous tiens néanmoins pour un galant homme. Je vous en prie, vous entendez ? je vous prie : pas un mot au sujet de ma femme, au sujet des lettres anonymes. Vous m’avez compris ?

Romachov, se cachant derrière son journal, acquiesça à cette demande d’un lent signe de tête. Des pas firent craquer le sable de la cour. Au bout de cinq minutes seulement Romachov se retourna et regarda dans la cour, Nicolaiev n’était déjà plus là.

— Votre Noblesse ! lui dit le planton, surgi soudain devant lui, Sa Haute Noblesse vous prie d’entrer.

Dans le salon, plusieurs tables de jeu avaient été réunies et recouvertes d’un tapis vert. Les juges avaient pris place le dos tourné à la fenêtre, ce qui laissait leur visage dans l’ombre. Au centre siégeait le président, le lieutenant-colonel Migounov, gros homme hautain, court de cou et de carrure épaisse. Il avait pour assesseurs les lieutenants-colonels Rafalskiï et Lekh, et plus loin, du côté droit, les capitaines Ossadtchiï et Peterson et, du côté gauche, les capitaines Duvernois et Dorochenko. La table était complètement nue ; seul Dorochenko, en tant que greffier du tribunal, avait devant lui une main de papier. Il faisait sombre et presque froid dans cette grande salle vide, sentant le moisi, le vieux bois, et les tapisseries usées.

Le président posa à plat sur le tapis vert ses deux grosses mains blanches et les considérant l’une après l’autre commença d’une voix d’automate :

— Sous-lieutenant Romachov, le tribunal des officiers, réuni sur les ordres du colonel, est chargé d’établir dans quelles circonstances a eu lieu l’altercation regrettable survenue hier entre le lieutenant Nicolaiev et vous. Je vous prie de vouloir bien nous exposer l’affaire dans ses moindres détails.

Romachov se tenait devant le tribunal, les bras ballants et chiffonnant sa casquette. Il se sentait maladroit, décontenancé, désemparé, comme jadis à l’école, lorsqu’il ratait un examen. D’une voix entrecoupée et mugissante, avec des phrases embrouillées, sans lien, et ponctuées de stupides interjections, il se mit à exposer les faits. En même temps, il promenait son regard sur ses juges et analysait l’impression qu’il produisait sur chacun d’eux. « Migounov est indifférent ; on le dirait en pierre, mais il est très flatté de son rôle inaccoutumé de président et de la puissance que cette charge lui confère. Le lieutenant-colonel Brehm a le regard chargé de pitié, un regard presque féminin. Ah ! mon cher Brehm, te rappelles-tu que je t’ai emprunté dix roubles ? Le vieux Lekh joue à l’homme sérieux. Il n’est pas ivre aujourd’hui. Il a sous les yeux des poches profondes comme des cicatrices. Il ne m’est pas hostile, mais il a tant fait de scandales au mess pendant sa longue carrière qu’il croira devoir jouer le rôle de défenseur sévère et inflexible de l’honneur des officiers. Quant à Ossadtchiï et Peterson, ce sont de véritables ennemis. La loi m’autorise à faire relever Ossadtchiï, l’affaire ne s’est produite qu’à cause de son office des morts, mais tant pis ! Qu’est-ce que cela peut faire ? Peterson sourit légèrement d’un seul coin de la bouche ; il y a quelque chose de mauvais, de bas, de reptilien dans ce sourire. Est-il possible qu’il soit au courant des lettres anonymes ? Duvernois a un visage endormi et des yeux comme de grosses boules troubles. Duvernois ne m’aime pas. Dorochenko non plus. Un sous-lieutenant qui émarge sa solde sans jamais la toucher ! Vos affaires ne sont pas brillantes, mon cher Iouriï Alexéievitch. »

— Pardon, une minute, dit soudain Ossadtchiï, monsieur le colonel, m’autorisez-vous à poser une question ?

— Je vous en prie, faites ! acquiesça Migounov avec une altière inclinaison de tête.

— Sous-lieutenant Romachov, commença Ossadtchiï, en scandant les mots, veuillez nous dire où vous avez passé votre soirée hier, avant de venir au mess dans l’état où vous étiez ?