[4] École de Guerre. — H. M.
Et avec une étonnante lucidité, Romachov se vit déjà devenu savant officier d’état-major. Son nom est inscrit sur le tableau d’honneur de l’Académie. Les professeurs lui prédisent une brillante carrière, lui proposent de rester à l’École. Mais il préfère aller dans le rang. Il lui faut faire un stage de commandant de compagnie, et il désire à tout prix l’accomplir dans son ancien régiment. Il s’y présente, élégant, correct, condescendant et hautainement poli, comme les officiers d’état-major qu’il a vus sur des photographies ou aperçus aux grandes manœuvres, de l’an passé. Il évite la société des officiers de ligne. La vulgarité, la familiarité, les cartes, les saouleries, tout cela ne lui est plus permis : il ne doit pas oublier qu’il parcourt une simple étape de sa glorieuse carrière future.
Voici que les manœuvres commencent. Un grand combat se livre entre les deux partis. Le colonel Choulgovitch ne comprend pas l’ordre de bataille, s’embrouille, s’agite et tracasse les gens : deux fois déjà le commandant de corps d’armée lui a fait envoyer un blâme par un officier d’ordonnance. « Tirez-moi de ce mauvais pas, capitaine, demande-t-il à Romachov. Par vieille amitié, hé ! hé ! hé ! Vous rappelez-vous comme nous nous chamaillions ? Allons, un bon mouvement. » Il a le visage confus et suppliant. Mais Romachov, se cambrant sur sa selle, répond dans un impeccable salut et avec un air tranquillement hautain : « Pardon, monsieur le colonel… C’est à vous qu’il appartient de diriger les mouvements du régiment. Mon devoir consiste uniquement à exécuter vos ordres… » Cependant le commandant de corps envoie déjà un troisième officier d’ordonnance porter une nouvelle réprimande au colonel…
Le brillant officier d’état-major Romachov ne cesse d’ajouter de nouveaux fleurons à ses états de service… Une grève éclate dans une grande aciérie. On y dirige en toute hâte la compagnie de Romachov. C’est la nuit, l’incendie rougeoie, la foule hurlante déferle, les pierres volent… Un beau et svelte capitaine s’avance en tête de sa compagnie. C’est Romachov. « Frères, déclare-t-il aux ouvriers, pour la troisième et dernière fois, je vous préviens que je vais faire tirer !… » Cris, sifflets, éclats de rire… Une pierre frappe Romachov à l’épaule, mais son visage franc et viril conserve son calme. Il se retourne vers ses soldats dont les yeux brillent de colère à la vue de l’outrage porté à leur chef adoré. « En plein sur la foule, feu de compagnie ! Compagnie, feu ! » Cent coups de feu se confondent en un seul… Un hurlement d’horreur, des dizaines de morts et de blessés s’effondrent… Les autres s’enfuient en désordre, quelques-uns se jettent à genoux, implorant grâce. L’émeute est vaincue. Romachov reçoit les félicitations de ses chefs et une décoration récompense son insigne vaillance…
Et puis, c’est la guerre… Non, avant la guerre, Romachov apprendra l’allemand à fond et ira faire de l’espionnage en Allemagne. Quelle audace ! Seul, complètement seul, un passeport allemand dans la poche, un orgue de barbarie sur le dos — attribut indispensable — il va de ville en ville, tourne la manivelle de sa boîte à musique, ramasse des pfennigs, simule l’imbécile et cependant lève en cachette des plans de forteresses, d’entrepôts, de casernes, de camps. De perpétuels dangers l’environnent. Son gouvernement l’a désavoué, il est hors la loi. S’il réussit à obtenir de précieux renseignements — c’est la fortune, l’avancement, la notoriété. Mais non — on le surprend, on l’exécute sans jugement, sans aucune formalité, au petit jour dans quelque fossé de caponnière. Par pitié, on lui offre de lui bander les yeux d’un mouchoir, mais il le jette fièrement à terre : « Croyez-vous donc qu’un officier digne de ce nom ait peur de regarder la mort en face ? » Un vieux colonel lui dit tout ému : « Écoutez, jeune homme, j’ai un fils de votre âge. Dites-nous seulement votre nom, votre nationalité et nous commuerons la peine de mort en celle de réclusion. » Mais Romachov l’interrompt avec une froide politesse : « C’est inutile, colonel, je vous remercie. Faites votre devoir. » Puis s’adressant au peloton d’exécution : « Soldats, — profère-t-il d’une voix ferme — en allemand bien entendu — je vous demande un service de camarade : droit au cœur ! » Un sentimental lieutenant, ayant peine à retenir ses larmes, agite un mouchoir blanc. Une salve…
Ce tableau se dressa si vivant et si précis dans son imagination que Romachov, qui depuis longtemps déjà marchait à grands pas et respirait à pleins poumons, frissonna soudain et s’arrêta sur place tout effrayé, le cœur battant et les poings convulsivement serrés. Mais aussitôt il se sourit à lui-même dans l’ombre, d’un sourire faible et contrit, se ressaisit et continua son chemin.
Bientôt cependant il se replongea irrésistiblement dans ses rêves, rapides comme un torrent. Une guerre sanglante et acharnée avait commencé contre la Prusse et l’Autriche. Un immense champ de bataille, des cadavres, des shrapnels, du sang ! C’est la bataille générale décisive. Les dernières réserves arrivent, on attend de minute en minute l’apparition dans le dos de l’ennemi d’une colonne russe enveloppante. Il faut résister à l’effroyable pression de l’ennemi, il faut tenir coûte que coûte. Et c’est sur le régiment de Kérensk que l’adversaire dirige son feu le plus terrible, ses attaques les plus acharnées. Les soldats se battent comme des lions, ils n’ont pas fléchi une seule fois, bien que leurs rangs fondent de seconde en seconde sous la grêle des projectiles ennemis. Instant historique ! Il suffit de tenir encore une minute ou deux et c’est la victoire. Mais le colonel Choulgovitch perd la tête : sa bravoure est incontestable, mais ses nerfs ne résistent pas à cette horreur. Il ferme les yeux, frémit, pâlit… Déjà il a fait signe au clairon de sonner la retraite, déjà le soldat a embouché son instrument, mais à ce moment précis accourt sur un cheval arabe écumant le colonel Romachov, chef d’état-major de la division : « Colonel, défense de battre en retraite ! C’est ici que se décide le sort de la Russie !… » Choulgovitch se rebiffe : « Colonel ! Ici, c’est moi seul qui commande et qui suis seul responsable devant Dieu et devant l’empereur ! Clairon, la retraite ! » Mais déjà Romachov a arraché le clairon au soldat. « En avant, les enfants ! Le tsar et la patrie vous regardent ! Hourrah ! » Dans un cri furieux, les soldats s’élancent en avant à la suite de Romachov. Tout se mêle, s’enveloppe de fumée, s’abîme dans on ne sait quel gouffre. Les rangs ennemis fléchissent et se sauvent en désordre. Et derrière eux, sur les collines lointaines brillent déjà les baïonnettes de la colonne enveloppante. « Hourra, frères, c’est la Victoire !… »
Romachov, qui ne marchait plus mais courait, en agitant les bras, s’arrêta subitement et se remit difficilement. Il lui semblait que, sous ses vêtements, une main froide courait sur son corps nu, tout le long du dos, des bras et des jambes ; ses cheveux remuaient sur sa tête ; des larmes d’enthousiasme lui brûlaient les yeux. Il ne s’était pas aperçu qu’il avait regagné son logis et, réveillé maintenant de ses rêves fougueux, contemplait avec surprise la porte familière s’ouvrant sur un pauvre verger au fond duquel s’élevait un minuscule pavillon blanc.
— Quelles stupidités vous entrent parfois dans la caboche ! — murmura-t-il tout confus, en rentrant timidement la tête dans ses épaules.