— Je vais aller à la gare, se dit Romachov. Peu m’importe !

Il n’y avait pas un seul restaurant dans ce misérable trou de Juifs. Les clubs, aussi bien celui des militaires que celui des civils, étaient dans un pitoyable état d’abandon. Aussi la gare était-elle l’unique endroit où les habitants allaient assez souvent faire bombance, s’amuser et même jouer aux cartes. Des dames s’y rendaient aussi à l’heure du passage des trains, petite distraction à la profonde monotonie de la vie provinciale.

Romachov aimait lui aussi à assister le soir à l’arrivée du rapide qui s’arrêtait là pour la dernière fois avant de franchir la frontière prussienne. Il éprouvait un charme étrange à voir apparaître à un détour et se précipiter à toute vapeur vers la gare ce train, composé en tout de cinq wagons flambant neufs, dont les yeux de feu grandissaient rapidement, jetant devant eux sur les rails des taches lumineuses, et qui, déjà prêt à brûler la station, s’arrêtait instantanément dans un violent fracas, « tel un géant s’accrochant dans sa fuite à un rocher », songeait Romachov. Hors des wagons, joyeusement illuminés comme pour une fête, se précipitaient de belles dames, distinguées, pimpantes, parées d’extraordinaires chapeaux et de costumes suprêmement élégants, des civils impeccablement habillés, insouciants, sûrs d’eux-mêmes, au verbe haut, aux gestes dégagés, au rire indolent, s’entretenant en français ou en allemand. Aucun d’eux n’accorda jamais la moindre attention à Romachov, mais celui-ci voyait en eux un fragment d’un monde inabordable, raffiné et magnifique, où la vie est une réjouissance perpétuelle.

Huit minutes passaient. La cloche du départ tintait, la locomotive sifflait, et le train flamboyant reprenait sa marche. On éteignait à la hâte les feux des quais et du buffet. La gare se replongeait dans les ténèbres quotidiennes. Et Romachov suivait toujours d’un regard mélancolique la lanterne rouge qui se balançait derrière le dernier wagon, se muait peu à peu en une étincelle à peine perceptible et disparaissait enfin dans la nuit noire.

« Je vais à la gare », se dit Romachov. Mais un regard jeté sur ses chaussures le fit rougir de honte. C’étaient de lourdes galoches en caoutchouc comme en portaient tous les officiers du régiment, profondes de trente centimètres et enduites d’une couche de boue noire et épaisse comme de la pâte. La vue de son manteau ne descendant que jusqu’aux genoux à cause de la boue, effiloché du bas et dont les boutonnières graisseuses béaient lamentablement, lui arracha un soupir. La semaine précédente, lorsqu’il faisait les cent pas devant le rapide, il avait remarqué, à la portière d’un wagon de 1re classe, une fort belle dame, élancée, bien faite, habillée de noir. Comme elle était sans chapeau, Romachov eut le temps d’apercevoir, rapidement mais distinctement, son nez fin et régulier, ses délicieuses lèvres petites et épaisses, ses splendides cheveux noirs ondulés, qui, peignés en raie au milieu de la tête, retombaient sur les joues, cachant les tempes, les oreilles et l’extrémité des sourcils. Derrière son épaule apparaissait un grand jeune homme en veston clair, au visage arrogant et aux moustaches relevées en croc, qui ressemblait vaguement à Guillaume II. La dame aperçut également Romachov et il sembla à celui-ci qu’elle le considérait attentivement, ce qui lui fit prononcer mentalement à son habitude : « Les yeux de la belle inconnue s’arrêtèrent avec plaisir sur la taille élancée du jeune officier. » Mais quand, au bout de dix pas, Romachov se fut retourné pour rencontrer encore une fois le regard de la belle dame, il s’aperçut qu’elle et son compagnon riaient de bon cœur en le regardant s’éloigner. Alors Romachov se représenta soudain avec une précision frappante et comme s’il se fût agi d’une autre personne, sa triste figure, ses caoutchoucs, son manteau, son visage pâle, sa myopie, sa gaucherie, sa maladresse ; — et, au souvenir de la belle phrase qu’il venait d’imaginer, une insupportable rougeur de honte empourpra son visage et une souffrance aiguë le poignit. Et ce soir encore, tandis qu’il marchait solitaire dans la demi-obscurité du crépuscule printanier, il rougit de honte en songeant à la honte passée.

— Non, décidément, je n’irai pas à la gare, — murmura-t-il envahi par une amère désespérance. Je fais un petit tour et je rentre chez moi…

On était au commencement d’avril. L’ombre tombait insensiblement. Les peupliers qui bordaient la route, les masures à toits de tuiles sur les deux côtés du chemin, les rares passants, tout s’obscurcit, perdit couleur et perspective ; tous les objets se changèrent en de plates silhouettes noires, dont les contours se dessinaient dans l’air obscur avec un délicieux relief. A l’occident, au delà de la ville, le crépuscule flamboyait. Dans le cratère d’un volcan incandescent et jetant de l’or en fusion, semblaient se précipiter de lourds nuages gorge de pigeon, rutilant de feux couleur de sang, d’ambre et de violette. Et au-dessus du volcan s’élevait, coupole verdoyante de turquoise et d’aigue-marine, le ciel vespéral printanier.

Avançant lentement sur la route, traînant avec peine ses pieds empêtrés dans ses énormes caoutchoucs, Romachov ne se lassait pas de contempler cet incendie magique. Depuis son enfance les beaux crépuscules le faisaient rêver à quelque existence radieusement mystérieuse. Tout là-bas, bien loin derrière les nuages et l’horizon, étincelait sous les rayons d’un soleil invisible d’ici, une ville merveilleuse, d’une éblouissante beauté, dérobée aux yeux par des nuages et éclairée d’un feu intérieur. Des pavés d’or y luisaient d’un insoutenable éclat, des coupoles et des tours aux toits de pourpre y dressaient leurs fantastiques architectures, des diamants miroitaient aux fenêtres, des drapeaux aux couleurs vives frissonnaient en l’air. Et cette cité lointaine et féerique abritait des êtres exultant de bonheur et de joie, dont toute la vie n’était qu’une suave musique, et pour qui la mélancolie et la tristesse même se teintaient d’une douceur et d’une beauté charmantes. Sur des places inondées de lumière, dans des jardins ombreux, parmi les fleurs et les fontaines, ils marchaient tels des dieux, lumineux et allègres, ne connaissant aucune borne à leur félicité, aucune limite à leurs désirs, ignorant la douleur, la honte et les soucis…

Inopinément Romachov revécut la scène récente du terrain d’exercices, les grossières invectives du colonel, l’affront subi et le sentiment de gêne — gêne poignante et enfantine à la fois — devant ses hommes. Ce dont il souffrait le plus, c’est d’avoir été réprimandé tout comme parfois il réprimandait ces silencieux témoins de sa honte d’aujourd’hui : il voyait là une atteinte à la différence des conditions, une humiliation portée à sa dignité d’officier et, pensait-il, d’homme.

Immédiatement, bouillonnèrent en sa tête, comme dans un cerveau de gamin — et en vérité il conservait bien des traits enfantins — de fantastiques, d’enivrantes pensées de vengeance. « Pourquoi m’arrêter à ces bêtises ! N’ai-je pas toute la vie devant moi ! » — se dit-il, et, entraîné par ses pensées, il marcha d’un pas plus assuré et respira plus profondément. « Pour leur faire la nique à tous, dès demain matin je me plonge dans les bouquins, et je prépare l’Académie d’État-Major[4]. Le travail mène à tout. Il n’y a qu’à vouloir. Je piocherai comme un enragé… Et à la stupéfaction générale je passerai un brillant examen. Alors tous diront sans doute : Qu’y a-t-il là d’étonnant ? Nous étions sûrs qu’il réussirait, c’est un jeune homme si charmant, si capable, si bien doué ! »