— Comment ? — rugit-il d’une voix si peu naturelle et si assourdissante que des gamins juifs qui étaient assis près de la route sur la clôture se dispersèrent comme une volée de moineaux. — Comment ? vous répliquez ? Taisez-vous ! Un blanc-bec, un fendrik se permet… Lieutenant Fédorovski, vous annoncerez à l’ordre d’aujourd’hui que j’inflige au sous-lieutenant Romachov quatre jours d’arrêts à la chambre pour ne pas comprendre la discipline. Je notifie au capitaine Sliva une sévère réprimande pour n’avoir pas su inculquer à ses officiers subalternes les vrais principes concernant les obligations du service.

L’adjudant-major salua d’un air respectueux et impassible. Sliva, qui s’était courbé, avait un visage de bois sans expression et conservait toujours sa main tremblante à la visière de la casquette.

— C’est honteux, capitaine Sliva, grommela Choulgovitch en se calmant peu à peu. Vous, un des meilleurs officiers du régiment, un vieux militaire, vous tolérez de pareilles négligences chez vos officiers ! Serrez-leur la vis, dressez-les sans vous gêner. Inutile de se gêner avec eux. Ce ne sont pas des demoiselles, que diantre ! Ils ne tomberont pas en pâmoison…

Il tourna le dos brusquement et se dirigea vers sa calèche, accompagné de l’adjudant-major. Tandis qu’il s’asseyait, que la voiture gagnait la route et disparaissait derrière le bâtiment de l’école régimentaire, un silence craintif, embarrassé, pesait sur la place.

— Eh bien, mon cher monsieur ! dit sèchement Sliva au bout de quelques minutes, avec mépris et malveillance, quand les officiers se furent séparés pour rentrer chez eux, la langue vous a démangé ! Vous auriez dû rester immobile et vous taire, même si le tonnerre était tombé sur vous ! Et maintenant j’ai une réprimande à l’ordre, à cause de vous. Pourquoi diable vous a-t-on envoyé dans ma compagnie ? Vous me rendez les mêmes services qu’une cinquième patte à un chien. Vous devriez encore sucer le sein de votre nourrice et non pas…

Il n’acheva pas sa phrase, agita le bras d’un geste las et, tournant le dos au jeune officier, s’en alla traînant la jambe, courbé et affaissé sur lui-même, pour regagner son logement crasseux de vieux célibataire. Romachov suivit du regard le dos étroit et long de son capitaine et, malgré l’amertume que lui causait l’affront récent qu’il avait reçu publiquement, il se sentit pris, au fond de son cœur, de pitié pour cet homme solitaire, grossier, privé de toute affection et n’aimant que deux choses au monde : avoir une compagnie bien tenue, et se saouler tous les soirs, « avant l’oreiller », comme disaient les vieilles badernes du régiment.

Et comme Romachov avait, comme beaucoup de très jeunes gens, la naïve et quelque peu ridicule habitude de songer à soi à la troisième personne et de s’appliquer des phrases de romans feuilletons, il prononça mentalement ces mots :

« Ses bons yeux expressifs se voilèrent d’un nuage de tristesse… »

II

Par pelotons, les soldats avaient regagné leurs chambrées et le terrain d’exercices était maintenant désert. Romachov resta un instant indécis sur la route. Ce n’était pas la première fois depuis dix-huit mois de service qu’il ressentait avec tristesse son isolement au milieu d’étrangers malveillants ou indifférents, et se demandait avec angoisse où et comment il passerait sa soirée. Il éprouvait une véritable répugnance à la seule pensée d’aller au mess ou de rentrer à son logis. A cette heure le mess était sûrement désert : deux sous-enseignes y jouaient sans doute sur un vieux petit billard, buvaient de la bière, fumaient, et à chaque carambolage faisaient assaut de jurons et d’obscénités ; dans les salles flottait une odeur persistante de gargote. Cela puait l’ennui !