— Ha ! ha ! sous-lieutenant Romachov, vous devez bien vous occuper de vos hommes ! Les genoux réunis ! hurla soudain Choulgovitch, en roulant des yeux. Quelle attitude avez-vous en présence de votre colonel ? Capitaine Sliva, je vous fais remarquer que votre officier subalterne ne sait pas se tenir devant un supérieur dans l’exercice de ses fonctions… Et toi, âme de chien, dit Choulgovitch, en se retournant vers Charafoutdinov, quel est ton colonel ?
— Je ne sais pas, répondit le Tatare avec tristesse, mais promptement et fermement.
— Heu ! Je te demande quel est ton colonel ? qui… mais c’est moi ! Tu comprends, moi, moi, moi, moi, moi !…
Et Choulgovitch en même temps se frappait plusieurs fois la poitrine de toutes ses forces avec la paume de sa main.
— Je ne peux pas savoir…
Le colonel s’empêtra dans une phrase longue de vingt mots et farcie d’injures cyniques.
— Capitaine Sliva, veuillez mettre immédiatement ce fils de chien au piquet avec le chargement complet sur le dos ; qu’il pourrisse sous les armes, le coquin ! Quant à vous, sous-lieutenant, vous songez plus aux jupons qu’au service. Vous valsez, vous lisez Paul de Kock… Vous appelez ça un soldat, vous ? dit-il en plantant son doigt sur les lèvres de Charafoutdinov. — C’est un être honteux, infâme, ignoble, mais ce n’est pas un soldat. Il ne connaît pas le nom de son colonel… Vous m’étonnez, sous-lieutenant !
Romachov regardait ce visage aux cheveux gris, rouge et irrité ; il sentait son cœur battre et ses yeux s’obscurcir sous le coup de l’outrage et de l’émotion… Et soudain, d’une façon presque inattendue pour lui-même, il dit d’une voix sourde :
— C’est un Tatare, monsieur le colonel. Il ne comprend pas le russe, et, de plus…
Instantanément, Choulgovitch pâlit, ses joues flasques s’enflèrent et ses yeux devinrent hagards et effrayants.