Romachov dit tout à coup répondant à ses propres pensées :

— Vous avez raison. Je donnerai ma démission. Je ne sais pas encore ce que je ferai ensuite, mais j’avais déjà eu cette idée.

Nazanskiï, enveloppé dans sa capote, frissonnait.

— Donnez-la, donnez-la votre démission, dit-il. Il y a en vous un je ne sais quoi que je ne saurais définir, une sorte de lumière intérieure. Dans notre tanière on l’éteindrait. On se contenterait de cracher dessus et on l’éteindrait. Le principal, c’est de n’avoir pas peur de vivre. Ne redoutez pas la vie : elle est belle, joyeuse, intéressante. Et admettons même que vous ne réussissiez pas, que vous tombiez jusqu’au vagabondage, jusqu’à l’ivrognerie… Et puis après… Parole d’honneur, mon cher ami, n’importe quel vagabond a une existence dix mille fois plus remplie et plus intéressante que celle d’Adam Ivanytch Zegrjt ou du capitaine Sliva. Le vagabond, du moins, erre par le vaste monde, il voit des villes et des villages, se lie avec des milliers d’êtres originaux, insouciants, délicieux ; il observe, écoute, dort sur l’herbe humide, n’est attaché à rien, ne craint personne, adore la liberté de toutes les fibres de son être. Que les hommes sont bornés ! N’est-ce pas au fond la même chose que de manger un gardon ou une selle de chevreuil aux truffes, de s’enivrer avec de l’eau-de-vie ou du vin de Champagne, de mourir sous un baldaquin ou au poste de police ? Ce sont des détails, de simples commodités, de petites habitudes vite oubliées. Tout cela ne fait qu’assombrir et diminuer le but principal et important de la vie. Je vois souvent des enterrements luxueux. Dans un cercueil en argent, sous d’imbéciles panaches, est couché un singe crevé, et d’autres singes vivants suivent le premier, les mines allongées, la poitrine et le dos couverts de ridicules chamarrures. Et toutes ces visites, ces rapports, ces séances… Non, mon cher, il n’y a qu’une chose qui soit belle, immuable, irremplaçable : c’est une âme libre et indépendante ou la pensée créatrice et la soif joyeuse de la vie. Les truffes peuvent exister ou ne pas exister, c’est un caprice du hasard. Un simple cocher, pourvu qu’il ne soit pas trop bête, apprendra en moins d’un an à régner convenablement et avec une certaine dignité. Mais jamais le singe orgueilleux, gras, important et stupide, qui se prélasse dans la voiture avec un monocle ballottant sur sa grosse panse, ne sera capable de comprendre toute l’orgueilleuse beauté de la liberté ; jamais il n’éprouvera les joies de l’inspiration ; jamais il ne versera de chaudes larmes d’enthousiasme à l’apparition du premier duvet sur les branches de saule !

Une forte quinte de toux secoua Nazanskiï. Il cracha par-dessus bord et reprit :

— Partez, Romachov. Je vous parle en connaissance de cause, car moi-même j’ai goûté la liberté et, si je suis revenu dans cette infecte cage… la faute en est à… vous me comprenez. Jetez-vous hardiment dans la vie, elle ne vous trompera pas. Elle ressemble à un grand édifice aux milliers de chambres brillamment illuminées, parées de tableaux merveilleux, habitées par des êtres exquis et intelligents, où règnent les rires, les chants, les danses, l’amour, tout ce que l’on offre de beau et de majestueux. Dans ce palais, vous n’avez su voir jusqu’à présent qu’un petit réduit sombre, étroit, plein de poussière et de toiles d’araignée — et vous craignez de le quitter !

Romachov aborda au ponton et aida Nazanskiï à débarquer. Il faisait déjà nuit quand ils arrivèrent au logis de ce dernier. Romachov aida son camarade à se mettre au lit, puis il plaça sur lui une couverture et sa capote.

Nazanskiï grelottait si fort qu’on entendait ses dents claquer. Tout ramassé en boule, la tête enfoncée dans l’oreiller, il disait d’une voix enfantine et pitoyable :

— Oh ! comme je crains ma chambre !… Quels songes, quels songes !

— Voulez-vous que je passe la nuit auprès de vous ? proposa Romachov.