— Exactement. L’amour du prochain a fait son temps. Il sera bientôt remplacé dans les cœurs humains par une nouvelle croyance, une divine croyance qui subsistera jusqu’à la fin du monde. C’est l’amour de nous-mêmes, l’amour de notre beau corps, de notre tout-puissant esprit, de l’infinie richesse de nos sens. Réfléchissez-y, Romachov. Quel être vous est plus cher, plus proche que vous-même ? Aucun. Vous êtes le maître du monde, son orgueil et son ornement. Vous êtes le dieu de tout ce qui vit. Tout ce que vous voyez, entendez, sentez, vous appartient… Agissez à votre guise. Prenez tout ce qui vous plaît. Ne craignez personne dans l’univers, parce que vous n’avez ni supérieur, ni égal. Un temps viendra où la foi nouvelle, la religion du Moi descendra, telles les langues de feu du Saint-Esprit, sur tous les hommes et alors, il n’y aura plus ni maîtres, ni esclaves, ni infirmes, ni pitié, ni vices, ni méchanceté, ni envie. Alors les hommes seront des dieux. Et comment oserai-je offenser, frapper, tromper un être en qui je verrai un dieu lumineux, mon semblable, mon frère ? Alors, il fera bon vivre. Par toute la terre s’élèveront de claires et légères constructions, plus rien de vulgaire n’offensera notre vue ; la vie deviendra un travail joyeux, une science facile, une musique divine, une fête éternelle. L’amour ne sera plus un péché secret, honteux, commis en tremblant et avec dégoût dans quelque coin sombre ; libéré des entraves de la propriété, il sera la sereine religion du monde. Et nos corps eux-mêmes, plus beaux et plus forts, seront revêtus d’étoffes magnifiques. Oui, — s’écria Nazanskiï en levant solennellement les bras, — tout comme au soleil qui brille au-dessus de nos têtes, je crois à la venue prochaine de cette vie qui égalera l’homme aux dieux !

Romachov, bouleversé, les lèvres pâles, balbutia :

— Nazanskiï, ce sont des rêves, des chimères !

Nazanskiï eut un léger rire de condescendance.

— Évidemment ; quelque professeur de théologie dogmatique ou de philosophie classique écartera les bras, écarquillera les jambes, et s’écriera en hochant la tête : « Quelle manifestation d’individualisme exacerbé ! » Il ne s’agit pas de grands mots, mon cher garçon : la vérité est qu’il n’y a rien au monde de plus réel que les chimères actuelles de quelques esprits d’élite. Rien n’unit plus sûrement les hommes que ces rêves. Oublions que nous sommes des militaires. Nous voici devenus des civils. La rue est obstruée par un monstre, un joyeux monstre à deux têtes, qui se fait un jeu de taper sur les passants. Il ne m’a pas encore touché, mais à la seule pensée qu’il puisse me frapper, insulter la femme que j’aime, attenter à ma liberté, à cette seule pensée, mon orgueil se cabre. Seul, je ne puis le dompter. Mais, apercevant à mes côtés un homme aussi fier, aussi hardi que moi, je lui dis : « A nous deux, empêchons-le de nous frapper l’un et l’autre. » Nous courons sus au monstre. Certes, c’est là un grossier exemple, mais ce monstre à deux têtes symbolise tout ce qui entrave ma pensée, tout ce qui fait violence à ma volonté, tout ce qui humilie le respect que je porte à ma propre personnalité. Et ce n’est pas alors la sotte pitié du prochain, mais bien le divin amour de moi-même qui joint mes efforts à ceux d’autres hommes, mes semblables par l’esprit !

Nazanskiï se tut, évidemment fatigué par cet effort nerveux inaccoutumé. Au bout de quelques minutes, il reprit mollement :

— Oui, mon cher Georges Alexéievitch, à côté de nous bouillonne une vie intense et compliquée, à côté de nous naissent des idées divines et enflammées, à côté de nous tombent en ruines les vieilles idoles dorées, et nous, immobiles dans nos stalles, les poings sur les hanches, nous hennissons : « Tas d’idiots, de pékins ! Vous avez besoin d’être rossés ! » Voilà ce que la vie ne nous pardonnera jamais !

Il se redressa, s’emmitoufla dans sa capote, et ajouta avec lassitude :

— Il fait froid, rentrons.

Romachov fit sortir la barque des roseaux. Le soleil s’était couché derrière les toits lointains de la ville, qui se découpaient tout noirs sur le ciel empourpré. De-ci, de-là, des reflets de feu se jouaient encore aux vitres des fenêtres. Du côté du couchant, l’eau était lisse et d’un rose joyeux, tandis que, derrière le bateau, elle s’était déjà assombrie et ridée.