Nazanskiï ricana méchamment et se tut.
— Parlez, parlez ! implora Romachov.
— Oui, les temps approchent : ils sont à notre porte. Les temps des graves désillusions et des grandes transformations d’opinions. Rappelez-vous, je vous l’ai déjà dit, qu’un génie invisible, impitoyable, préside à la destinée de l’humanité. Ses lois sont précises et inexorables et plus l’humanité s’assagit, plus elle en prend conscience. Et je suis persuadé qu’en vertu de ces lois immuables, tout dans l’univers s’équilibrera tôt ou tard. Si l’esclavage a duré des siècles, sa chute sera effrayante. Plus la violence aura été effrénée, plus la vengeance sera sanglante. Je suis convaincu que le temps n’est pas éloigné où nous autres, les beaux officiers, les élégants patentés, les irrésistibles séducteurs, verrons les femmes se détourner de nous, et nos soldats cesser de nous obéir. Il en adviendra ainsi, non pas parce que nous aurons frappé jusqu’au sang des hommes sans défense, non pas parce que le prestige de l’uniforme nous aura permis d’offenser impunément les femmes, non pas parce que nous aurons en état d’ivresse sabré le premier venu au cabaret. Évidemment, tout cela entrera en ligne de compte, mais notre faute capitale, et dès à présent irréparable, consiste à ne vouloir rien voir ni rien entendre. Depuis longtemps déjà une nouvelle vie radieuse s’élabore loin de nos sales et puantes garnisons. Des hommes nouveaux, fiers et audacieux sont apparus, de chaleureuses idées de liberté s’éveillent dans les esprits. Nous sommes arrivés au dernier acte du mélodrame ; les vieilles tours et les cachots s’effondrent, découvrant un horizon éblouissant de lumière. Et nous nous rengorgeons comme des dindons, nous clignons les yeux et nous gloussons hautainement : « Qu’y a-t-il ? Silence ! Pas de révolte, ou je fais feu ! » Et c’est justement ce mépris dindonnier pour la liberté de l’esprit humain qu’on nous reprochera aux siècles des siècles !
Le bateau s’était engagé dans une sorte d’anse, calme et mystérieuse. Des joncs immobiles l’entouraient d’une haute muraille de verdure. On s’y serait cru isolé du reste du monde. Au-dessus du canot, des mouettes voltigeaient en criant et passant parfois si près de Romachov que celui-ci sentait l’air déplacé par leurs ailes. Elles devaient avoir leur nid parmi les roseaux. Nazanskiï s’étendit à l’arrière et s’immobilisa dans la contemplation du ciel où des nuages dorés commençaient à se teinter de rose.
Romachov demanda timidement :
— Vous n’êtes pas fatigué ? Parlez encore.
Et aussitôt Nazanskiï, comme poursuivant à haute voix ses méditations, reprit :
— Oui, voici venir une ère nouvelle et vraiment merveilleuse. J’ai beaucoup vécu, beaucoup lu, beaucoup vu. Jusqu’à présent, les vieilles corneilles nous serinaient depuis l’enfance : « Aime ton prochain comme toi-même, et n’oublie jamais que l’humilité, l’obéissance et la résignation sont les plus belles qualités de l’homme. » De plus honnêtes, de plus forts, de plus audacieux nous disaient : « Serrons les rangs, marchons et préparons, en périssant, une vie plus facile et plus belle aux générations futures. » Mais j’avoue n’avoir jamais compris ces assertions. Qui jamais me démontrera l’évidence des liens qui m’unissent à tel vil esclave, à tel pestiféré, à tel crétin, à tous ceux que vous nommez « mon prochain » ? De toutes les légendes, celle que je hais, que je méprise le plus, est celle de Julien l’Hospitalier. Le lépreux lui dit : « Je tremble, couche-toi auprès de moi. J’ai froid, colle tes lèvres à mes lèvres puantes et souffle sur moi. » Oh ! comme je déteste cette phrase ! Je hais les lépreux et n’aime pas mon prochain. Et d’autre part, quel besoin ai-je de me faire casser la tête en vue de la félicité des gens du XXXIIe siècle ? Oui, je sais, vous invoquerez « l’âme universelle », « les devoirs sacrés », et autres balivernes. Mais alors même que mon esprit croyait à ces fadaises, jamais mon cœur ne les a aimées. Vous me comprenez, Romachov ?
Romachov posa sur Nazanskiï un regard humblement reconnaissant.
— Je vous comprends parfaitement, dit-il. Quand je ne serai plus, l’univers entier périra avec moi. N’est-ce pas ce que vous voulez dire ?