— Attendez, ne vous pressez pas. Regardez donc nos officiers. Oh ! je ne parle pas des officiers de la garde qui passent leur temps à danser dans les soirées, qui parlent français et qui se font entretenir par leurs parents et leurs femmes, non ; mais prenez les malheureux officiers de ligne, qui pourtant forment « le noyau de la brave et glorieuse armée russe ». Ce sont tous des médiocres, des dévoyés, des ratés. Quand ce ne sont pas des fils de capitaines estropiés, vous pouvez être sûr qu’ils ont été renvoyés du lycée ou chassés du séminaire. Je prends, par exemple, notre régiment. Quels sont ceux qui, chez nous, servent consciencieusement ? Des gueux chargés de famille, prêts à toutes les concessions, à toutes les brutalités, à assassiner, à voler le soldat, et tout cela pour alimenter leur pot-au-feu. On leur donne l’ordre de tirer, ils tirent, ils tuent… qui ? pourquoi ? C’est peut-être injuste ? mais cela leur est bien égal. Ils ne savent qu’une chose, c’est que chez eux, à la maison, de pauvres enfants rachitiques piaillent tout le temps, et écarquillant les yeux, ils répètent constamment, avec une obstination de pics-verts, ce grand mot : « le serment ». Tous ceux qui ont quelque capacité, le moindre talent, se livrent à l’ivrognerie. Trente pour cent de nos officiers sont avariés. Lorsqu’un d’eux a la chance — cela n’arrive guère que tous les cinq ans — de se faire recevoir à l’Académie d’État-Major, il s’attire la haine de tous ses camarades. Ceux qui ont des relations passent dans la gendarmerie ou rêvent d’obtenir un poste de commissaire de police dans une grande ville. Ceux qui sont nobles et disposent d’un petit revenu demandent un emploi de Zemskiï natchalnik[35]. Reste bien quelques gens de cœur, mais que font-ils ? Le service les rebute ; ils le considèrent comme une charge, une corvée, un joug détesté. Chacun cherche à trouver une occupation à côté, à laquelle il se livre corps et âme. Les uns deviennent des collectionneurs enragés, les autres attendent le soir avec impatience afin de s’installer chez eux près de la lampe pour broder à l’aiguille sur le canevas quelque affreuse et inutile tapisserie ou bien pour découper à la scie un cadre destiné à leur propre photographie. Pendant les heures de service, ils rêvent à cette besogne comme à une volupté secrète. Je laisse de côté les cartes… la chasse aux femmes. La chose la plus hideuse est leur ambition démesurée, leur ambition mesquine et cruelle. En somme, tout cela se réduit aux coups dont les Ossadtchiï et Cie gratifient leurs soldats. Un jour, en ma présence, Artchakovskiï battit tellement son ordonnance que je la lui arrachai de vive force des mains : il y avait du sang partout, sur les murs et même sur le plafond. Et qu’est-ce qui en résulta ? L’ordonnance courut se plaindre au capitaine de la compagnie ; celui-ci lui donna une note pour le sergent-major qui compléta la leçon en frappant pendant une demi-heure le pauvre diable sur son visage tuméfié et sanglant. L’ordonnance réclama deux fois aux inspections, mais elle n’eut jamais gain de cause.

[35] Chef de canton rural. — H. M.

Nazanskiï se tut et se frotta nerveusement les tempes :

— Attendez… Ah ! comme mes pensées vont vite ! reprit-il avec inquiétude. Quelle douleur de ne plus pouvoir en être maître et de se laisser diriger par elles !… Ah ! j’y suis ! Continuons.

« Voyez les autres officiers ! Le capitaine Plavskiï, par exemple : il mange une infecte nourriture qu’il se prépare lui-même sur un réchaud à pétrole ; il porte des vêtements presque en loques, mais sur sa solde de quarante-huit roubles il en met de côté vingt-cinq. Oh ! oh ! Il a déjà près de deux mille roubles déposés à la banque, et il prête en cachette à ses camarades à un taux draconien. Vous croyez que c’est de l’avarice ? Non… non ! Ce n’est qu’un moyen d’oublier, de fuir l’inénarrable stupidité du service militaire. Et le capitaine Stelkovskiï, cet homme fort, intelligent, hardi. Quel est le but de son existence ? Il passe son temps à débaucher de naïves petites paysannes. Voyez enfin le lieutenant-colonel Brehm. C’est un charmant original, un brave homme, un être exquis : et le voilà tout absorbé par sa ménagerie. Le service, les revues, le drapeau, les réprimandes, l’honneur ? peu lui chaut ! Ce ne sont pour lui que détails infimes de l’existence.

— Brehm est délicieux, je l’aime, interrompit Romachov.

— Oui, oui, si vous voulez, acquiesça mollement Nazanskiï. Mais savez-vous, reprit-il en se renfrognant, ce que j’ai vu une fois aux manœuvres ? C’était après une marche de nuit, nous allions à l’attaque. Officiers et soldats, nous étions énervés, fourbus, hors des gonds. Brehm donne l’ordre de sonner l’assaut. Mais le clairon, Dieu sait pour quel motif, sonne à trois reprises « la réserve en avant ». Alors Brehm, ce bon, ce charmant, ce délicieux Brehm galope à toute vitesse sur le clairon qui tenait encore son instrument aux lèvres, et lui envoie de toutes ses forces un coup de poing en pleine figure. J’ai vu de mes propres yeux le malheureux soldat cracher à terre du sang et des morceaux de dents.

— Ah ! mon Dieu ! gémit Romachov avec dégoût.

— Vous voyez comme ils sont tous ! Même les meilleurs, les plus tendres, qui, chez eux, sont d’excellents pères de famille, deviennent, dans le service, de vilains animaux, lâches, méchants et imbéciles ! Vous demandez pourquoi ? C’est justement parce que nul d’entre eux ne voit dans ce service aucun idéal noble et élevé. Vous savez combien les enfants aiment à jouer à la guerre. Il y eut aussi dans l’histoire une époque de bouillonnante enfance, l’époque des jeunes et fougueuses générations. Alors, les hommes s’assemblaient à leur guise en troupes pour qui la guerre était une joie enivrante ou un amusement sanguinaire. Ils choisissaient pour chef le plus brave, le plus fort et le plus rusé et son autorité était sacrée pour tous ses subordonnés jusqu’au jour où ceux-ci le massacraient. Mais l’humanité a grandi depuis lors ; elle devient d’année en année plus sage, elle oublie les bruyants jeux d’enfants, roule maintenant dans sa tête des idées plus sérieuses et plus profondes. Les hardis aventuriers sont aujourd’hui de simples filous. Le soldat ne regarde plus le service militaire comme un amusant métier de proie. Non, on l’y traîne la corde au cou et lui, résiste, se débat et pleure. Et les chefs, les redoutables, séduisants, impitoyables et adorés condottieri de jadis se sont transformés en fonctionnaires vivant craintivement de leur misérable solde. Leur bravoure est une bravoure mouillée, et la discipline militaire basée sur la peur ressemble fort à une haine réciproque. Les beaux faisans ont perdu leurs plumes.

« Je ne trouve dans l’histoire qu’un exemple analogue, le monachisme. Cette institution a eu des origines humbles, belles et touchantes. C’était peut-être une nécessité historique ; mais des siècles se sont écoulés et que trouvons-nous ? Des centaines de milliers de butors, fainéants et débauchés, détestés par ceux-mêmes qui, de temps à autre, ont recours à leur ministère. Et tout cela est recouvert d’un rigide formalisme extérieur, d’insignes charlatanesques, de rites ridicules et vieillis. Eh oui, j’ai eu raison de parler des moines ; la comparaison est logique ; j’en suis enchanté. Voyez que de points communs. Chez le moine, la soutane et l’encensoir ; chez l’officier, l’uniforme et le sabre ; là-bas, l’humilité, les soupirs hypocrites, les discours mielleux ; ici une bravoure de pure forme, le souci maladif de l’honneur mal compris, les poitrines bombées, les coudes écartés, les épaules hautes. Mais les uns et les autres vivent en écornifleurs et le savent instinctivement, mais ni leur raison, ni surtout leur ventre ne veulent l’avouer. Ils ressemblent à ces parasites qui profitent d’autant plus que l’organisme où ils opèrent est plus décomposé.