— Et regardez, regardez comme la vie est belle et séduisante, s’écria Nazanskiï en agitant les bras dans un large geste. O joie ! O beauté divine de la vie ! Regardez ce ciel bleu, ce soleil vespéral, ce fleuve calme — un frisson d’enthousiasme vous secoue à leur vue — et là-bas les moulins à vent agitent leurs ailes, l’herbe verte sourit, candide, et, près du rivage, le couchant teinte l’eau de reflets roses. Ah ! comme tout respire la beauté, la tendresse et le bonheur !

Nazanskiï se prit le visage dans les mains et fondit en pleurs, mais il se maîtrisa bientôt et reprit sans fausse honte en fixant sur Romachov des regards mouillés et rayonnants.

— Si j’étais écrasé par un train et que l’on me demandât au moment précis où mes viscères se mêleraient au ballast de la voie ou s’enrouleraient autour des roues de la locomotive : « Eh bien, trouvez-vous la vie toujours belle ? » — je répondrais avec enthousiasme et reconnaissance : « Oh oui, elle est bien belle ! » Quelle joie vous procure ce seul sens : la vue ! Et il y a encore la musique, le parfum des fleurs, l’amour des femmes ! Il y a la jouissance suprême, le soleil d’or de la vie, la pensée humaine ! Mon bien cher Iourotchka… excusez-moi de vous appeler si familièrement — et de loin Nazanskiï lui tendait sa main tremblante. — Supposez qu’on vous ait emprisonné pour toute la vie, et que de votre cachot, vous ne puissiez apercevoir, par une étroite fente, que deux vieilles briques effritées… ou plutôt qu’aucune lumière, qu’aucun son ne pénétrât dans votre geôle… Cependant, que serait votre souffrance comparée à la monstrueuse horreur de la mort ? Ne conserveriez-vous pas la raison, l’imagination, la mémoire, la pensée créatrice, et cela ne suffit-il pas pour vivre ? Vous pourriez même connaître des minutes d’enthousiasme devant la beauté de la vie.

— Oui, la vie est belle, approuva Romachov.

— Admirable ! — confirma chaleureusement Nazanskiï. Et deux individus veulent se tuer mutuellement, parce que l’un d’eux a frappé l’autre ou embrassé sa femme, ou même lui a tout simplement lancé en passant un regard insuffisamment poli. Eh ! qu’importent leurs piqûres d’amour-propre, leurs souffrances et leur mort. Est-ce donc lui-même qu’il tue, ce pauvre grumeau mouvant qui s’intitule un homme ? Non, c’est le soleil qu’il tue, le cher, l’ardent soleil, le ciel pur, la nature, toute la multiforme beauté de la vie — et surtout la suprême jouissance et la suprême fierté : la pensée humaine ! Il met à mort ce qui jamais, jamais ne reviendra ! Ah ! les sots, les sots !

Nazanskiï poussa un profond soupir, secoua tristement la tête et la laissa retomber sur sa poitrine. La barque s’engagea dans des roseaux. Romachov dut reprendre les rames. Les longues tiges vertes et rêches, froissées par l’étrave, s’inclinèrent lentement.

— Alors que faire ? demanda lugubrement Romachov. Dois-je donner ma démission ? Que deviendrai-je ?

Nazanskiï sourit doucement, tendrement :

— Attendez, Romachov. Regardez-moi bien en face, dans les yeux. Oui, comme cela. Non, ne vous détournez pas, regardez en face, droit devant vous et répondez-moi franchement. Croyez-vous servir un idéal intéressant, bon et utile ? Je vous connais bien mieux que n’importe qui et je devine votre âme. Vous ne croyez à rien de tout cela, n’est-ce pas ?

— Non, répondit avec fermeté Romachov. Mais où aller ?