La rivière, contenue par la digue, était large et immobile comme un grand étang. Sur les deux berges en pente poussait une herbe si verte, si égale, si grasse, que de loin on éprouvait l’envie d’y toucher. Des roseaux verdoyaient près des rives et, parmi d’épaisses feuilles rondes, des nénuphars dressaient leurs fleurs blanches.
Romachov raconta en détail son altercation avec Nicolaiev. Nazanskiï l’écoutait pensif, la tête baissée et en regardant les vagues chatoyantes comme du verre liquide, qui se brisaient indolentes à l’avant du bateau.
— Dites-moi franchement. Vous n’avez pas peur, Romachov ? demanda doucement Nazanskiï.
— Du duel ? Je n’ai pas peur, répondit vivement Romachov — Mais aussitôt il se tut et il se vit debout en face de Nicolaiev, la main tendue, prêt à faire partir son revolver. — Non, non, s’empressa-t-il d’ajouter. Je ne veux pas mentir en disant que je n’ai pas peur. Sans doute, je ne suis pas tranquille, mais je sais que je n’aurai pas peur, que je ne m’enfuirai pas, que je ne ferai pas d’excuses.
Nazanskiï trempa le bout de ses doigts dans l’eau qui clapotait légèrement aux flancs du bateau et dit doucement, d’une voix faible, en toussotant à chaque instant :
— Ah ! mon cher, mon cher Romachov, pourquoi voulez-vous agir ainsi ? Réfléchissez : si vous êtes sûr de ne pas avoir peur, si vous êtes tout à fait sûr, combien il serait plus courageux de refuser de se battre !
— Il m’a frappé au visage ! dit avec entêtement Romachov qui sentait de nouveau la colère bouillonner en lui.
— Eh bien ! soit ! Il vous a frappé, répliqua tranquillement Nazanskiï en posant sur Romachov un regard tendrement mélancolique. Qu’est-ce que cela fait ? Tout passe ici-bas, et votre douleur ainsi que toute votre haine passeront. Et vous-même vous oublierez tout. Mais le souvenir de celui que vous aurez tué ne vous quittera jamais. Il vous suivra au lit, à table, dans la foule comme dans la solitude. Les imbéciles, les phraseurs, les snobs et autres perroquets assurent que tuer en duel n’est pas un meurtre. Quelle sottise ! Mais ces mêmes personnes sensibles vous certifieront que les brigands voient constamment dans leurs songes la cervelle et le sang de leurs victimes. Non, un meurtre est toujours un meurtre. Et le pire n’est pas la hantise du cadavre, du sang répandu, mais bien le remords d’avoir privé quelqu’un de la joie de vivre. L’immense joie de vivre — répéta soudain Nazanskiï, des larmes dans la voix. Ni vous, ni moi ne croyons à la vie future — pas plus d’ailleurs que personne au monde. Voilà pourquoi tous les hommes ont peur de la mort, mais les faibles et les sots se bercent de chimères : jardins enchantés et musiques divines — tandis que les forts franchissent en silence le seuil de l’inévitable. Hélas ! nous ne sommes pas forts. Quand nous réfléchissons à ce qui suivra la mort, nous nous représentons un caveau vide, froid et obscur ! Non, mon cher, ce sont là des mensonges : ce caveau serait une agréable duperie, une heureuse consolation. Mais figurez-vous tout ce qu’il y a d’horrible à penser qu’il ne subsistera plus rien, absolument rien, ni obscurité, ni froid, ni vide… rien… pas même la pensée et la peur de ce néant ! Songez-y !
Romachov laissa tomber les rames. Le canot flotta lentement à la dérive.
— Oui, c’est vrai, il n’y aura plus rien, répéta pensivement Romachov.