Il tendit à Romachov sa main chaude et moite, mais il le regardait comme s’il avait devant les yeux quelque personnage familier d’un rêve depuis longtemps fastidieux et non pas un camarade cher à son cœur.
— Vous êtes malade ? demanda craintivement Romachov en s’asseyant au pied du lit. Alors je ne veux pas vous déranger… je m’en vais.
Nazanskiï souleva sa tête de dessus l’oreiller, se renfrogna, et, faisant un effort, regarda Romachov.
— Non… attendez ! Ah ! que la tête me fait mal ! Écoutez, Georges Alexéievitch… Vous avez quelque chose d’extraordinaire… Attendez… je ne puis rassembler mes idées. Qu’avez-vous ?
Romachov le considérait avec une muette compassion. Le visage de Nazanskiï avait affreusement changé depuis que les deux officiers ne s’étaient vus. Les yeux battus s’étaient enfoncés dans les orbites, les tempes avaient jauni, les joues pendaient flasques et couvertes de poils rares et frisés.
— Rien de particulier, je voulais tout simplement vous voir, fit négligemment Romachov. — Demain, je me bats avec Nicolaiev. J’éprouve une certaine répugnance à rentrer chez moi. Mais peu importe. Au revoir. Voyez-vous, c’est simple… je n’ai personne avec qui je pourrais causer. J’ai le cœur gros.
Nazanskiï ferma les yeux et son visage se contracta douloureusement. On sentait que, dans un effort surhumain de volonté, il essayait de reprendre conscience. Quand il rouvrit les yeux, des éclairs d’attention y brillaient déjà.
— Non, attendez… Voici ce que nous allons faire. Nazanskiï se tourna avec peine sur le côté et s’appuya sur le coude. Prenez là-bas dans l’armoire… Vous savez… non, merci, pas de pommes… il y a des pastilles de menthe… Merci, mon bien cher… Fi, quelle saleté !… Conduisez-moi quelque part, dehors, à l’air… Ici, j’étouffe… j’ai des hallucinations perpétuelles. Allons faire une promenade en bateau, nous causerons… Voulez-vous ?
En grimaçant de dégoût, il vidait petit verre sur petit verre, et peu à peu ses yeux bleus se ranimaient et reprenaient leur bel éclat.
En sortant de la maison, ils prirent un fiacre et se rendirent à la rivière, à l’autre extrémité de la ville. Sur l’un des côtés de la digue, s’élevait une minoterie juive, énorme bâtisse peinte en rouge ; de l’autre, un établissement de bains dont le tenancier louait aussi des bateaux de plaisance. Romachov prit les rames, Nazanskiï s’installa au gouvernail, et, à demi allongé, se couvrit le corps de sa capote.