Ayant terminé la lecture du jugement, le lieutenant-colonel Migounov enleva ses lunettes et les remit dans leur étui.
— Il ne vous reste plus, messieurs, dit-il d’un ton solennel et dur, qu’à choisir vos témoins, deux pour chaque adversaire, et de les envoyer ce soir à neuf heures, ici, au mess, où ils discuteront avec nous les conditions du duel. Cependant, ajouta-t-il en se levant, et en remettant son étui à lunettes dans sa poche de côté, cependant la décision du tribunal n’a pas pour vous force de loi. Chacun de vous est libre de se battre ou de… — il fit une pause et un grand geste avec les bras — ou de quitter le service. Et maintenant, messieurs, vous êtes libres. Encore deux mots… mais ce n’est plus en ma qualité de président du tribunal, mais en tant que camarade plus ancien. Je vous conseille de vous abstenir de revenir au mess avant le duel. Ceci pour éviter des complications… Au revoir.
Nicolaiev se tourna brusquement et sortit de la salle à pas rapides. Romachov le suivit d’une allure plus lente. Il n’avait pas peur, mais il se sentait affreusement seul, séparé du reste du monde. En sortant du mess, il contempla, dans un muet étonnement, le ciel, les arbres, les vaches dans l’enclos voisin, les moineaux qui se roulaient dans la poussière au milieu de la route, et il songeait : « Tout cela vit, pousse, se remue, s’agite, tandis que moi, je n’ai plus besoin de rien et ne m’intéresse plus à rien. Je suis condamné… je suis seul… »
Mollement, comme à regret, il se mit à la recherche de Bek-Agamalov et de Vietkine qu’il avait décidé de prendre comme témoins. Tous deux acceptèrent volontiers : Bek-Agamalov avec une sombre retenue, Vietkine avec de chaleureux serrements de mains.
Romachov ne voulait pas rentrer chez lui. Dans ces pénibles moments d’impuissance morale et d’isolement, il avait besoin d’un ami sincère, compatissant, au cœur tendre et à l’esprit fin.
Et soudain il pensa à Nazanskiï.
XXI
A son habitude, Nazanskiï était chez lui. Il se réveillait à peine d’un lourd et profond sommeil d’ivrogne ; il demeurait étendu sur son lit en chemise de nuit et en caleçon, les mains sous la tête. Son regard était trouble, vague et fatigué. Son visage ne changea même pas d’expression lorsque Romachov, s’étant penché sur lui, l’eut salué avec une inquiète timidité :
— Bonjour, Vassiliï Nilytch : je ne vous dérange pas ?
— Bonjour, répondit Nazanskiï d’une voix faible et enrouée. Qu’y a-t-il de nouveau ? Asseyez-vous.