Penchée par-dessus la palissade, elle lui tendait la main encore froide et humide de ses ablutions matinales, et jacassait en zézayant :

— Pourquoi ne venez-vous plus ? C’est honteux de négliger ses amis. Méchant… méchant… méchant… ts…ts…ts… je sais tout… tout… tout…

Subitement, elle fit des yeux effrayés :

— Prenez cela et pendez-le à votre cou, je le veux, je le veux, pendez-le à votre cou.

Elle sortit de sa poitrine un sachet de soie bleue retenu par des cordons et le mit vivement dans la main de Romachov. Le sachet conservait encore la tiédeur de son corps.

— Une amulette ! préserve-t-elle au moins ? demanda en plaisantant Romachov. Qu’est-ce au juste ?

— C’est un secret. Je vous défends de vous moquer, vilain mécréant.

« Comme je suis en vogue maintenant !… Charmante gamine ! » pensa Romachov, en prenant congé de Katia. Mais il ne put se retenir cette fois encore de s’adresser mentalement une belle phrase à la troisième personne : « Un débonnaire sourire passa sur le visage sévère du vieux bretteur. »

Le soir de ce jour-là on le convoqua de nouveau devant le tribunal, mais cette fois avec Nicolaiev. Les deux ennemis se tenaient debout, devant la table, presque à côté l’un de l’autre. Ils ne se regardèrent pas une seule fois, mais chacun sentait la disposition d’esprit de l’autre et s’en montrait troublé. Tous deux regardaient fixement le président quand il leur lut le jugement du tribunal :

« Le tribunal des officiers du régiment d’infanterie de N… — suivaient les grades et les noms des juges — réuni sous la présidence du lieutenant-colonel Migounov, ayant étudié l’affaire concernant l’altercation survenue au mess entre le lieutenant Nicolaiev et le sous-lieutenant Romachov, a décidé qu’étant donné les offenses graves échangées, cette altercation ne pouvait finir autrement que par un duel, seul moyen permettant de donner satisfaction à l’honneur offensé. L’avis du tribunal est confirmé par le colonel. »