— Attendez. Je vous prie de ne répondre qu’aux questions posées, observa Peterson. Je veux vous demander si, en dehors du service, il n’existait pas entre le lieutenant et vous des raisons d’hostilité particulières, de caractère privé, intime ?
Romachov se redressa et lança un regard haineux à Peterson.
— Je n’allais pas plus souvent chez les Nicolaiev que chez mes autres connaissances, dit-il sèchement, aucune haine n’existait auparavant entre nous. Tout cela est arrivé par hasard et à l’improviste, parce que tous deux nous étions ivres.
— Hé !… hé !… hé !… Nous en avons déjà entendu parler de votre ivresse, interrompit Peterson, mais je veux vous demander si vous n’aviez pas eu déjà tous deux une altercation ? Non, pas une dispute, comprenez-moi bien, mais simplement un malentendu quelconque, à propos… disons d’une différence d’opinion ou peut-être… d’une intrigue. Hein ?
— Monsieur le Président, puis-je ne pas répondre à certaines questions ? demanda subitement Romachov.
— Oui, vous le pouvez, répondit froidement Migounov. Vous pouvez même, si vous le jugez à propos, ne pas répondre du tout, ou bien donner vos réponses par écrit. C’est votre droit.
— Dans ce cas, je déclare que je ne répondrai pas aux questions posées par le capitaine Peterson, ajouta Romachov. Cela vaudra mieux aussi bien pour lui que pour moi.
On l’interrogea encore sur certains détails insignifiants, et ensuite le président lui annonça qu’il était libre. Cependant on le fit revenir deux fois pour donner des renseignements complémentaires : la première fois, le soir même ; la seconde, le jeudi suivant au matin. Malgré son peu d’expérience, Romachov se rendait bien compte que le tribunal menait l’affaire très négligemment, d’une façon très imparfaite, commettant une quantité de fautes et de maladresses. Et ce qui était surtout grave, c’est que, malgré l’article 149 du règlement sur la discipline qui prescrivait expressément le secret des délibérations, les membres du Tribunal ne se gênaient pas pour bavarder. Ils racontaient les événements de chaque séance à leurs femmes qui en parlaient aux dames de leur connaissance ; celles-ci, à leur tour, tenaient au courant les couturières, les sages-femmes et jusqu’aux domestiques. En vingt-quatre heures, Romachov devint le héros du jour. Quand il passait dans la rue, on le regardait des fenêtres, par les portes entr’ouvertes, par les fentes des clôtures. Les femmes se le montraient du doigt et il entendait constamment chuchoter son nom derrière son dos. En ville, on était certain d’un duel entre Nicolaiev et lui. On engageait même des paris à qui serait vainqueur.
Le jeudi matin, il allait au mess quand, passant devant la maison des Lykatchev, il s’entendit appeler :
— Iouriï Alexéievitch, Iouriï Alexéievitch, venez ici. Il s’arrêta et releva la tête. Katia Lykatchev était debout, derrière la palissade sur un banc du jardin. Elle était vêtue d’un peignoir japonais dont l’échancrure triangulaire laissait voir sa fine et ravissante gorge de jeune fille. Elle était si fraîche, si rose, si appétissante que Romachov se sentit, pour un instant, tout joyeux.